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« Le confinement a mis en lumière le quotidien des personnes handicapées »

Selon Hervé Delacroix, administrateur d’APF France handicap, « il est essentiel que les biens et les services soient accessibles à tous et soient plus simples d’utilisation, au bénéfice de tous ».
Par Philippe Lesaffre
Personne handicapée confinée
picto_1 Crédit : Steven HWG

Quelle société souhaitons-nous bâtir durant cette période propice à la réflexion ? On a interrogé Hervé Delacroix, administrateur d’APF France handicap en charge des nouvelles technologies, et président du H-lab.

 

Pourquoi vous êtes-vous engagé ?

Hervé Delacroix

Mon engagement est le fruit d’une expérience personnelle. J’ai été atteint par la poliomyélite, peu après ma naissance. Mais, grâce à mes parents, j’ai vécu au milieu des personnes valides. J’ai été inscrit à l’école, avec des enfants valides, j’ai obtenu mon diplôme d’ingénieur Supelec, puis un doctorat en physique. J’ai été professeur à Paris-VI (en biophysique, puis en biologie), j’ai dirigé une équipe de recherche, puis un laboratoire du CNRS. Or, à l’approche de mes 50 ans, j’ai compris que je ne pourrais plus continuer à travailler ainsi et je me suis interrogé sur le sens de ma vie.

J’ai réalisé qu’au lieu d’être moi-même, je m’étais efforcé de ressembler à une personne valide, ordinaire… J’y ai vu une erreur de positionnement. Et j’ai souhaité corriger cela. D’où mon engagement dans le champ du handicap et à APF France handicap.

Les personnes handicapées connaissent mieux que quiconque les points de blocage.

Qu’est-ce qui vous a animé ?

L’idée, pour moi, c’est de faire en sorte que les jeunes en situation de handicap s’épanouissent comme ils l’entendent, pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’on voudrait qu’ils soient. La société est normative. La loi de 2005 a en quelque sorte permis de gommer les effets du handicap, d’accéder à ce que les valides avaient de facto. Avec l’ambiguïté de faire comme si, les personnes en situation de handicap sont comme les autres. Or, elles sont à l’égal des autres, mais elles sont différentes. Et cette altérité est une richesse.

Chacun doit trouver son utilité sociale. Notre société doit pouvoir valoriser chaque personne comme elle est. Depuis des décennies, c’est plutôt l’inverse qui se déroule. L’étudiant handicapé doit s’adapter à la fac, l’adulte doit s’adapter à l’entreprise, etc. Mais je pense qu’il faut que cela évolue. C’est la société qui doit s’adapter et prendre en compte la personne. Pour cela, il est essentiel que les biens et les services soient accessibles à tous et soient plus simples d’utilisation, au bénéfice de tous. On parle de conception universelle.

 

D’où le H-lab

En Essonne, nous avons fondé le H-lab, une association pour promouvoir la participation sociale des personnes handicapées, en poussant à ce que l’innovation technologique soit au service de l’innovation sociale. Il s’agit de trouver des solutions pour valoriser l’expertise liée au handicap. Les personnes handicapées connaissent mieux que quiconque les points de blocage. Elles peuvent donc aider à concevoir des produits, des biens et des services vraiment accessibles et simples d’usage.

Nous souhaitons une société nouvelle, plus juste, apaisée et durable.

Comment y parvenir ?

Pour réussir, il faut que l’expertise d’usage des personnes en situation de handicap soient pris en compte par les créateurs de solutions afin que celles-ci soient accessibles à tous ; je pense notamment au numérique. Elles peuvent contribuer à rendre plus facile notre quotidien à tous.

 

Pourquoi le handicap est-il si mal perçu dans notre société ?

Il rappelle notre capacité à être vulnérable, la fatalité du vieillissement, c’est tout ce qu’on ne veut pas. Les parents ne veulent pas cela pour leur enfant, ni pour eux-mêmes. On rejette le handicap. Au-delà des représentations sociales de la personne handicapée peu enviable, peu productive, à charge, c’est aujourd’hui probablement le refus de vieillir – puis de mourir – qui revisite la perception que notre société peut avoir des personnes handicapées… Et qui nous questionne fortement sur leur place…

 

Vous espérez que ce regard évolue…

Dans la société, il y a désormais une logique qui semble prévaloir, celle du gagnant-gagnant, rien n’est gratuit, pas même la générosité. Il faut toujours qu’il y ait une réciprocité. C’est consternant.

Nous souhaitons une société nouvelle, plus juste, apaisée et durable, en phase avec notre engagement à respecter les objectifs de développement durable (les ODD).

L’idée : imaginer une société dans laquelle on peut tous s’épanouir. Il faut repenser le progrès, celui-ci doit contribuer au bonheur de tous. Et il faut qu’on réfléchisse à ce qui est essentiel. Si vous demandez à un non-voyant ce que doit être la voiture de demain, il vous dira : « Revenons à l’essentiel, c’est un moyen de se déplacer. » Et c’est tout.

La crise a renforcé le besoin de redonner du sens à nos vies et cette quête de sens doit s’inscrire dans notre combat en faveur des personnes handicapées.

Le confinement a été un moment clé pour réfléchir et faire passer des messages ?

Le confinement a été vécu comme une restriction de nos libertés, on a dû vivre reclus, en mode dégradé. Au final, ceci est la situation habituelle pour les handicapés, ils le vivent tout le temps. Ainsi, cela a permis de mettre en lumière le quotidien des personnes vivant avec un handicap.

Ces deux mois ont également été l’occasion de revisiter nos valeurs collectives, de repenser l’utilité social, la hiérarchie des métiers, dont les moins valorisés se sont révélés être la clef de voute de la survie de notre système à l’arrêt. En effet, ce moment particulier a été un moment propice pour réfléchir à la vie d’après. L’opération de Make.org (à laquelle s’est associé MOUVEMENT UP) est en ce sens très utile.

 

Vous pensez que les Français prêtent davantage attention aux enjeux que vous défendez ?

Le confinement a permis aux Français de se rendre compte des difficultés quotidiennes des personnes en situation de handicap, et, en même temps, c’est une période qui incite au repli sur soi et à la méfiance de l’autre à cause du risque de contagion. On est bien éloignés du « vivre-ensemble ». Le monde d’après ne se fera pas sans un engagement fort.

La crise a renforcé le besoin de redonner du sens à nos vies et cette quête de sens doit s’inscrire dans notre combat en faveur des personnes handicapées. À savoir, un monde plus épanouissant et émancipateur pour tous.

 

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