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Un Bout du Monde : entrer au capital des médias… pour favoriser leur indépendance

Professeur d’économie, présidente de la société des lecteurs du Monde, Julia Cagé a pris la tête de la nouvelle association Un bout du monde, qui permettra aux citoyens volontaires d’entrer au capital de médias. L’enjeu : contribuer à renouer le dialogue entre journalistes et citoyens.
Par Philippe Lesaffre
presse

« Les citoyens pourront se battre pour cette indépendance des médias »

À l’heure où les Français ne font plus confiance aux médias, l’association Un bout du monde entend lutter pour l’indépendance des médias d’information. Via des campagnes de financement participatif, elle vise à récolter des fonds pour que les citoyens entrent au capital des médias et soutiennent des journalistes, dont les titres sont parfois dirigés par des industriels. Julia Cagé nous en dit plus sur son projet.

Pourquoi pensez-vous que les citoyens ont perdu confiance dans les médias ?

Julia Cagé

Les chiffres nous le disent ! Malheureusement, selon la dernière enquête du Reuters Institute, moins d’un quart des Français font aujourd’hui confiance aux médias. Certains disent : ce n’est pas nouveau ! Et il est vrai que, depuis qu’il y a des enquêtes de confiance dans les médias (et en particulier l’enquête annuelle de La Croix depuis les années 80), la confiance n’a jamais été très haute. Mais la vérité, c’est qu’elle n’a jamais cessé de se dégrader.

Pourquoi ? Il y a de multiples raisons, et il ne faut pas négliger les raisons « techniques » et en particulier la vitesse de circulation des fausses informations sur les réseaux sociaux. Mais l’une des raisons essentielles, c’est la concentration croissante du secteur des médias entre les mains d’un petit nombre d’industriels qui tirent l’essentiel de leurs revenus d’autres secteurs d’activité. La bonne nouvelle, c’est qu’une fois que l’on a identifié le problème, on peut essayer d’y remédier !

Pour y remédier, justement, vous proposez de remettre les lecteurs et les salariés au cœur de l’actionnariat des médias. Est-ce d’abord une demande que vous avez sentie chez les citoyens ?

Les citoyens disent : « Je ne fais plus confiance aux médias, car les médias sont possédés par des industriels. » Avec Un Bout du Monde, on apporte une solution à ce problème. On propose aux citoyens de devenir eux-mêmes actionnaires des médias et participent à leur gouvernance. Cela leur permettra de contribuer à l’indépendance du travail des journalistes !

Il faut avoir conscience, du fait que la situation actuelle : des médias détenus très largement par des industriels est, à l’échelle de la longue histoire de la presse, relativement récente. On a déjà fait autrement, et on a déjà fait mieux ! Jusqu’en 2010 par exemple, les actionnaires de référence du Monde étaient les journalistes, les salariés et les lecteurs. Pourquoi ne pourrait-il plus en être de même ?

Bien sûr, avec Un Bout du Monde, on ne va pas tout changer du jour au lendemain ; mais il faut bien commencer quelque part et mettre le pied dans la porte ! L’idée, avec cette association démocratique, citoyenne, à but non lucratif et qui donne le même poids, la même voix à chacun, quel que soit le montant de son don et de son adhésion, c’est de mobiliser les citoyens dans le combat pour l’indépendance des médias. En disant à chacun : avec 5 euros, vous pouvez faire la différence. Je pense que l’on a oublié que le poids du nombre pouvait permettre de faire la différence ! Un Bout du Monde propose un chemin alternatif pour les médias, basé sur ce poids du nombre et de la solidarité.

Soutenir l'indépendance de tous les médias d'information

Et comment y parvenir ? De quelle manière pourra-t-on remettre les lecteurs au cœur de l’actionnariat des médias ?

Tout le monde peut devenir membre aujourd’hui d’Un Bout du Monde : en contribuant simplement à hauteur de 5 euros (ou plus, si vous en avez les moyens !) vous pouvez faire la différence. L’argent récolté par Un Bout du Monde, au cours de ses campagnes de financement participatif, permettra d’une part à l’association, et donc à l’ensemble des citoyens qui y auront adhéré, d’entrer au capital des médias, et, d’autre part, de soutenir les journalistes et les salariés qui souhaitent devenir actionnaires de leurs médias.

Quels médias les citoyens pourront-ils investir ?

L’idée aujourd’hui est de pouvoir soutenir l’indépendance de tous les médias d’information. La première campagne de financement participatif d’Un Bout du Monde, « Entrez dans le monde » lancée en partenariat avec KissKissBankBank, vise à soutenir l’indépendance du Groupe Le Monde, et s’inscrit dans la longue histoire du Monde qui a, depuis 2010, un Pôle d’Indépendance qui a permis aux journalistes d’obtenir de nombreux droits, et en particulier l’an dernier au moment de l’entrée au capital de Daniel Kretinsky, le « droit d’agrément ».

Mais l’objet d’Un Bout du Monde (UDBM) va au-delà du Monde : prenons l’exemple ces derniers mois du Nouveau magazine littéraire, des Cahiers du cinéma, autant de cas où Un Bout du Monde aurait pu intervenir pour proposer une alternative : faire des lecteurs et des journalistes les actionnaires de leurs médias.

Un citoyen est un actionnaire comme un autre

Quelles sont les prochaines étapes en vue pour l’association ?

La première étape sera la première assemblée générale de l’association qui se tiendra, soit à la fin de l’année, soit au début de l’année prochaine, en fonction des conditions sanitaires. Cela sera l’occasion de réunir tous les adhérents qui, ensemble, souhaitent peser pour l’indépendance des médias, et également d’élire les représentants des adhérents au Conseil d’administration de l’association. Les étapes suivantes seront déterminées par l’actualité ; et malheureusement, en ce qui concerne le secteur des médias, les crises ne manquent pas…

Comment les citoyens pourront-ils ensuite peser ?

UBDM vise à garantir l’indépendance des médias : les citoyens pourront peser dans les instances de gouvernance afin de se battre pour cette indépendance. Un citoyen est un actionnaire comme un autre : il doit permettre aux journalistes de travailler en toute indépendance ! Il ne s’agira donc bien évidemment pas – mais c’est toujours important de le rappeler ! – pour les citoyens d’intervenir dans la ligne éditoriale de tel ou tel média. Mais au contraire de contribuer à l’indépendance des médias grâce à une gouvernance citoyenne et démocratique.

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