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The Good Lobby “veut aider les publics peu visibles”

Comment accompagner les associations, les citoyens et les acteurs de l'économie sociale et solidaire ? Mouvement UP a interrogé Gaëtan de Royer, le président de Koz, cabinet de conseil en plaidoyer à l'origine de The Good Lobby en France. "Il faut associer davantage les organisations citoyennes et non lucratives aux prises de décisions publiques."
Par Philippe Lesaffre
Gaétan de Royer de Koz
picto_1 Crédit : Clémentine Gras

“Plus le débat est pluriel, plus il est de qualité, et plus on ira dans le sens de l’intérêt général”

Vous avez lancé un cabinet de conseil en plaidoyer destiné en particulier aux acteurs de l’ESS, il y a 5 ans. Pour quelles raisons ?

On a lancé Koz avec le double objectif de requestionner les pratiques du lobbying, au profit d’outils plus horizontaux, et d’en démocratiser l’accès. Souvent, on dit que c’est une pratique opaque et réservée aux structures les plus aisées. Les pouvoirs publics, il est vrai, entendent souvent les mêmes acteurs, jugés représentatifs, et cette tradition ne favorise pas l’émergence de solutions innovantes. Car les petits acteurs savent pousser les plus gros dans leurs retranchements et les obligent à donner le meilleur de leur expertise.

Plus le débat est pluriel, plus il est de qualité et plus on ira dans le sens de l’intérêt général, qui résulte toujours d’une confrontation de points de vue différents. Ainsi, on s’adresse notamment aux acteurs de l’ESS, de la société civile, aux collectifs, aux associations, qui ont les mains dans le cambouis et qui sont précurseurs du monde de demain. On veut aider des publics peu visibles.

Que leur apportez-vous ?

Le client a son expertise, son secteur d’activité, et on a le nôtre : la connaissance des circuits de la décision. Nos clients sont parfois confrontés à des blocages. Sur le terrain, nous les aidons à concevoir des solutions, à identifier les bons interlocuteurs, à écrire leurs argumentaires et à agir selon le bon calendrier. Finalement, nous ouvrons le dialogue entre deux mondes bien différents.

Associer davantage les organisations citoyennes et non lucrative aux prises de décisions publiques.

Percevez-vous une rupture entre les acteurs de terrain d’un côté et les pouvoirs publics de l’autre ?

Il y a un contexte de méfiance des associations vis-à-vis des pouvoirs publics, c’est certain. Pour beaucoup, les pouvoirs publics sont hors-sol. Les logiciels sont différents, les premiers sont davantage dans le concret, l’action. Il faut essayer de dépasser cet obstacle, tisser des liens et parvenir à réconcilier les deux mondes, car il y a un intérêt bénéfique à échanger.

En avril dernier, vous avez lancé la branche française de The Good Lobby, initialement implanté en Belgique, pouvez-vous nous en dire plus ?

On a proposé à l’universitaire italien Alberto Alemanno, à l’origine de The Good Lobby à Bruxelles, de monter une antenne à Paris. Toujours dans cet objectif de démocratiser le lobbying et d’associer davantage les organisations citoyennes et non lucratives aux prises de décisions publiques.

On s’est récemment associés au Philanthro-Lab, le carrefour, à Paris, de la philanthropie en France, lancé par la « Compagnie de Phalsbourg ». C’est un point de rencontres entre porteurs de projets et mécènes, et aussi un incubateur. Des associations et des fondations ont intégré la première promotion. On les forme gracieusement au plaidoyer.

Urgent de réorganiser la société autour de la solidarité.

Sur quels sujets travaillez-vous concrètement ?

Dans l’incubateur du Philanthro-Lab, de nombreuses causes sont représentées. L’aide sociale à l’enfance, l’accompagnement des malades en fin de vie, ou encore la défense des enfants autistes. Des sujets sociaux, mais aussi culturels, avec la Fabrique de la danse, ou le soutien de l’archéologie française en Méditerranée.

Grace à un réseau de 70 bénévoles, principalement issus du monde du lobbying, The Good Lobby accompagne aussi des associations dans la durée, comme le ferait un cabinet de conseil. Comme Solenciel, acteur de l’ESS qui favorise la sortie de prostitution en proposant un emploi aux femmes concernées. Mission compliquée pour ces personnes en majorité étrangères. C’est difficile de les insérer sur le marché du travail dans un cadre réglementaire de plus en plus sévère sur le plan migratoire. Alors, il faut contourner les obstacles, changer les règles.

Autant de thématiques bien différentes…

Tout à fait. On lance tout juste l’accompagnement d’Entourage, l’association d’aide aux personnes sans-abri. Elle les met en relation avec des citoyens et propose des rencontres, qui s’avèrent transformantes des deux côtés. Entourage considère que les liens sociaux, immatériels et spirituels sont essentiels, au même titre que les biens matériels. C’est le message principal de son plaidoyer, qui doit convaincre de la nécessité de changer d’approche : pour aider les publics précaires à s’en sortir, il faut rallumer la flamme de leur cœur, les aider à retrouver une dignité, à être considérés comme des personnes. Alors que l’isolement explose, il est urgent de réorganiser la société autour de la solidarité, pour la tirer vers le haut, et montrer que cela apporte des bénéfices à l’aidant autant qu’à l’aidé.

Nous allons aussi aider Hugo Martinez, qui a fondé une association pour lutter contre le harcèlement à l’école, ou Passeurs de mots, l’association qui cherche à faire reconnaître le métier de biographe hospitalier. Ces biographes rencontrent des malades en fin de vie qui leur racontent leur histoire, leur parcours. Ces biographes écrivent cette histoire, pour la confier ensuite à la famille. On a découvert les bénéfices thérapeutiques de cet échange. Les mourants parlent de leur vie et se déchargent, s’apaisent. Mais le métier n’est pas reconnu. Aussi, les centres hospitaliers publics, face à l’absence de nomenclature, ne savent pas comment les rémunérer…

Avez-vous un message à ajouter ?

Oui, notamment aux plus jeunes, qui constituent la grande majorité des bénévoles de The Good Lobby. Ne craignez pas le monde professionnel qui vous attend, votre génération a toute sa place dans la société, et peut imposer de nouvelles visions, de nouvelles pratiques. Chacun peut contribuer à changer le monde, à son niveau. Le conservatisme n’est plus tenable. Ce monde n’est pas réservé aux requins et, avec cœur et sensibilité, il est possible d’aller loin et de se réaliser en contribuant, modestement, au bien commun.