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Street-artistes, les pacificateurs des rues

Ememen, Nicogermain et le collectif Pochoirs pour tous... Mouvement UP a interrogé trois street-artistes, pacificateurs de rue, pour qu’ils nous parlent de leur engagement en milieu urbain comme à l’extérieur des villes. Pourquoi s’expriment-ils, et comment ? Puis surtout : à quoi ça sert ?
Par Philippe Lesaffre
nicogermain
picto_1 Crédit: Nicogermain

Chacun son style, chacun son territoire. Ils interviennent sur le bitume, parfois loin des centres-villes des métropoles. Exerçant leur art, ils déposent sur la rue ou sur le trottoir une partie d’eux. Parfois pour quelques heures, parfois pour une durée plus longue. Dans leur cas, comme l’explique l’artiste Ememem, situé principalement à Lyon, « c’est un besoin primaire, comme respirer, bouger, aimer ». Un besoin dont il aime raconter l’origine. « J’ai commencé à travailler la mosaïque, à colorer et réparer des fissures dans la traboule qui menait à mon ancien atelier, explique l’artiste lyonnais, puis j’ai réalisé le premier « flack », et j’ai compris alors que j’étais tombé sur quelque chose de spécial… Je l’ai contemplé pendant des semaines puis je n’ai rien trouvé de mieux à faire qu’en refaire d’autres… J’étais ensorcelé. »

Celui qui préfère garder son anonymat s’est ainsi trouvé un but depuis quelques années : « Réparer les accidents des rues » à Lyon et ailleurs. Les nids-de-poule ou les trous du macadam vieilli, il s’amuse à les boucher avec du matériau récupéré, de la mosaïque, de la céramique, du verre, ou encore de l’aluminium. Effacer les traces du temps qui passe, « transformer la ville tout en gardant le souvenir des événements passés », selon ses mots, est devenu un hobby nécessaire pour Ememem. « Le bitume, il me susurre à l’oreille, je l’apprivoise, on se comprend. Il soufre, je lui propose une greffe réparatrice, un vêtement sur-mesure pour reprendre du poil de la bête. Quitte à se faire piétiner, autant le faire avec panache », lance-t-il avec des allures de poète.

“L’emmener au pays des merveilles”

Réparer pour que l’on se sente « chez soi dans la rue » et dans le but de faire réagir. « Je cherche, poursuit Ememen, à décrocher une question, un haussement de sourcil, voire un sourire ! Créer un petit bug dans la matrice, vous voyez ? » Et de poursuivre : « Surprendre le passant du petit matin, sur son trajet boulot bien rôdé, mais où a fleuri dans la nuit une flaque criante de couleurs qui pourrait l’emmener au pays des merveilles s’il voulait s’y laisser glisser. »

Nicogermain aime cette idée de proposer de l’art accessible, gratuit. Lui s’habille en orange tel un agent municipal « pour passer inaperçu » au milieu des habitants. En pleine journée, à Lyon, il accroche « sans autorisation », notamment sur les tuteurs des arbres au bord des routes, des pancartes en bois, un matériau qu’il connaît bien, lui le garçon de menuisier. But de l’opération : disséminer 99 pancartes pour « interpeller et trouver une brèche dans le réel », comme il dit.

“Capable du pire comme du meilleur”

C’est « une façon de (s’)exprimer sans rien détériorer dans l’espace public ». Et dans cette optique d’apporter une réflexion autour de la société de consommation. « Acheter », « racheter » ou « supermarché » : tant de mots laissés sur la voie publique… ni vu ni connu. « ‘J’achète’, puis ‘je rachète’, mes enfants me le disent. On le fait souvent : quand un objet est abîmé, on le jette et on le remplace par du neuf, et ainsi de suite. »

Nicogermain intervient aussi ailleurs, au plus près des monts, à Courchevel par exemple, pour sensibiliser sur la place des humains sur Terre. « En ville, tout est fait pour nous les humains. À la montagne, on se rend compte que l’on est tout petit, de la taille de fourmis. En collectivité, on est capable du pire, comme du meilleur. On peut coopérer pour faire de belles choses. L’urgence écologique est tellement évidente. De plus en plus de personnes disent qu’il faut préserver l’environnement, mais on fait plutôt l’inverse en préservant… la pollution », explique-t-il avant de préciser que l’œuvre de Pablo Servigne l’a pas mal remué. Tout comme l’action « remarquable et utile » de Greta Thunberg ou de Camille Étienne, plus récemment. « Il faut rappeler quel monde on laisse à nos enfants », dit le père de famille, en train de préparer une nouvelle pancarte sur ce sujet justement.

Les pochoirs pour tous
Crédit : Pochoirs pour tous

Je répare, je dis aux gens que je les aime, j’agrémente

Un message d’amour universel

Les artistes interrogés par Mouvement up partagent cette envie de laisser des messages, que les passants et les passantes sont libres d’intercepter, ou non. Du côté du collectif des Pochoirs pour tous, il s’agit de « supprimer les messages haineux, injurieux dans une ville de tolérance et d’ouverture », dixit François, l’un des porte-parole du collectif regroupant une cinquantaine de personnes. Les supprimer ? Non, plutôt les recouvrir de cœurs colorés. Cela a démarré à Paris, mais des groupes, un peu partout, ont repris le concept et diffusé « ce message d’amour, qui est universel », d’abord sur les trottoirs mais aussi les autocollants des panneaux d’affichage, par exemple.

Qu’est-ce qui les a mobilisés ? « On a commencé en 2018 lors des Gay Games, les Jeux mondiaux de la diversité visant à lutter contre l’ensemble des discriminations par l’activité sportive. Il y avait des tags insupportables. » Dans leur viseur plus particulièrement : les messages anti-PMA qu’ils veulent « effacer par des bombes » de couleur. « Imaginez, précise François, qu’un enfant de famille monoparentale tombe sur ce message : ‘PMA, GPA : enfant vendu’. C’est violent. »

Et les retours, dit-il, sont plutôt positifs : « On se sent un peu tels des pacificateurs de rues, l’accueil est chaleureux de la part des passants. Certains commerçants nous remercient, les cœurs égayent. » Ils plaisent et lancent les conversations. « On dialogue avec les curieux, des gens viennent échanger avec nous. Cela nous permet de débattre sur la bioéthique, d’expliquer ce qu’est la PMA et la GPA. » Des conversations ont lieu aussi avec les auteurs des tags, souvent des pro-manifs pour tous.  De là à les faire changer d’avis ? « Non, sourit-il, chacun campe sur ses positions. » Toujours est-il que le collectif, qui se veut « apolitique », continue de manier la bombe ici ou là sans être verbalisé, mais toujours avec cette optique d’embellir les villes.

“Cela ne me fait rien qu’on les pique

Nicogermain, qui n’a jamais été enquiquiné par un agent de la ville au cours de ses interventions, ne dirait pas autre chose. Idem pour Ememem : « Je ne me sens pas dans l’illégalité, précise-t-il même, je répare, je dis aux gens que je les aime, j’agrémente. » Et ce, avec des œuvres qui ont d’ailleurs une durée de vie temporaire. François du collectif des Pochoirs pour tous nous précise que ces citoyens reviennent redessiner les cœurs effacés ou disparus. Manière de faire durer le message.

Pas Ememen. « Le flack que je pose vit sa vie, et il n’y a pas de justice ! Certains flacks sont encore là cinq ans après et d’autres partent en deux semaines… J’utilise pourtant la même technique mais tout dépend du passage, du contexte… » Idem pour Nicogermain. « Certains sont encore là depuis trois ans mais cela peut partir au bout de quelques jours ; des gens récupèrent les panneaux… » Mais pour quelle utilisation ? « Je n’en sais rien, cela ne me fait rien qu’on les pique. Je ne me plains pas. Et je n’ai pas à le faire… »

 

 

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