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Sébastien Bohler : l’optimisme est une ressource en temps de crise

Sébastien Bohler est docteur en neurosciences et rédacteur en chef du magazine Cerveau et Psycho. Dans son dernier livre Le bug humain, récompensé par le prix du livre Environnement 2019 décerné par la fondation Veolia, il nous explique pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète. La crise planétaire liée au coronavirus et l’expérience du confinement peuvent-elles nous aider à changer ? Entretien.  
Par Sandra Coutoux
sébastien bohler
picto_1 Crédit photo : ©E.-Robert-Espalieu

Comment réagit notre cerveau en période de restriction comme c’est le cas en ce moment depuis le confinement ?

Les neurosciences nous montrent que notre moteur se loge dans notre striatum, une partie profonde de notre cerveau. C’est lui qui nous pousse à consommer pour satisfaire nos besoins en nourriture, en statut social à travers l’achat de vêtements ou de voitures par exemple. Le confinement nous oblige à fermer les vannes de la satisfaction immédiate et nous fait vivre de la frustration. Notre cerveau est donc mis à rude épreuve en ce moment. Il dépense beaucoup d’énergie pour contrôler nos pulsions. C’est actuellement la mission de notre cortex préfrontal qui fonctionne en permanence pour maîtriser nos comportements.

Quels sont les effets de la privation de relations sociales sur notre cerveau ?

Etre confiné.e seul.e peut être une expérience très difficile à vivre et peut même conduire à une dépression. Le besoin de contact physique est un besoin fondamental de l’être humain. Des études ont démontré que les personnes hospitalisées ressentaient moins fortement la douleur que celles qui ne bénéficiaient pas d’un contact physique. Notre cerveau humain a évolué à travers les âges, grâce à la relation à l’autre. D’ailleurs, des études ont montré que la privation de contacts sociaux agit sur la même zone du cerveau que celle activée durant la privation de nourriture.

Comment aider notre cerveau à vivre au mieux cette période d’arrêt forcé ?

Selon certaines études, les captifs qui s’attendaient au meilleur de la vie revenaient plus facilement à une vie normale, sans séquelle, une fois libres. L’optimisme est une ressource en temps de crise et la bonne nouvelle, c’est que c’est aussi une compétence qui s’apprend. Le père de la psychologie positive, le psychiatre américain Martin Seligman, a identifié que l’habitude de se sentir reconnaissant pour ce qu’on a déjà, ou encore le fait de remettre en question les pensées négatives que l’on rumine, aident à renforcer l’optimisme.

« Une opportunité de redécouvrir son environnement avec un regard neuf » 

Comment faire face à l’incertitude planétaire ?

De nombreuses choses que l’on croyait acquises sont remises en questions avec la crise sanitaire que nous traversons. Notre société repose sur la maîtrise totale de notre environnement. L’être humain a prospéré sur la Terre grâce à cette compétence. L’incertitude agit en général comme un signal d’alarme dans le cerveau, en libérant l’hormone du stress dans l’organisme, et crée du mal-être. Le seuil d’intolérance à l’incertitude varie d’une personne à une autre. La leçon des stoïciens consiste à nous rappeler que l’on ne peut agir que sur ce que l’on maîtrise. Et si cela n’est pas possible, nul besoin de créer un stress inutile. L’action soulage le stress. La soustraction mentale peut aussi aider l’esprit miné par l’incertitude. Il suffit de s’imaginer dans une situation bien pire pour changer de perspective. Cela permet d’apprécier davantage ce qu’il y a de positif dans son présent.

Notre cerveau ressortira-t-il changé de cette expérience inconfortable ?

Cette période peut participer à une réinitialisation de nos désirs. Nous voilà obligés de ralentir car les stimulations du quotidien ont diminué. Cela peut être une chance de redécouvrir certaines sensations oubliées. Les odeurs des fleurs, les sons du quotidien sont amplifiés par notre cerveau dans un contexte de pénurie de stimuli. C’est une opportunité de redécouvrir son environnement avec un regard neuf. Notre besoin de sens est un besoin tout aussi important que nos besoins vitaux, matériels. Le besoin de se sentir appartenir à une destinée humaine, en y contribuant de manière utile, peut nous faire expérimenter un bonheur plus durable et profond que la simple satisfaction de désirs immédiats. Une partie de l’humanité privée de la dopamine libérée par le striatum, par le simple fait de consommer, pourrait se tourner vers une autre recherche, plus intérieure. Cette quête de sens fera d’ailleurs l’objet de mon prochain livre, qui sortira en septembre 2020.

  • À lire : Le Bug humain, pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher ? Editions Robert Laffont. 20 euros.