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Quelques pistes pour démocratiser l’entreprise

Pour de nombreux auteurs, il est « impératif » de changer la conception et la raison d'être de l’entreprise. Mais quelles options y a-t-il ?
Par Philippe Lesaffre
La fête en entreprise
picto_1 Crédit : Daniel Lerman / Unplash

Qu’est-ce que la raison d’être d’une entreprise ? Que doit-elle viser ? Pour beaucoup, la réponse c’est la rentabilité et la recherche de profit. Or, ce n’est pas le cas de Peter Drucker, théoricien de « l’esprit d’entreprise » et consultant en management (décédé en 2005). « La rentabilité, avait-il notamment estimé, n’est pas le but de l’entreprise et de l’activité commerciale. » L’Américain a été cité dans le rapport « Entreprise et intérêt général », rendu au gouvernement en 2018 en vue de préparer le texte de la loi PACTE.

Selon les auteurs Jean-Dominique Senard, ex-président de Michelin, et Nicole Notat, ancienne secrétaire générale de la CFDT, ne « viser (en effet que) le profit de court terme revient finalement à vider l’entreprise de sa substance, en faveur d’intérêts qui lui sont extérieurs, à rebours de l’intérêt collectif qui devrait être poursuivi. » Quelques mois plus tard, dans La Croix, le patron (aujourd’hui à Renault) affirmera que « le profit n’est pas un gros mot, mais qu’il faut aussi intégrer les préoccupations sociales et environnementales ».

Mais, alors, comment y parvenir ?

Dans leur ouvrage Une autre voie est possible (réédité en 2020), la sociologue Dominique Méda, l’économiste Eric Heyer et le professeur de droit social Pascal Lokiek estiment qu’il est « impératif » de changer la conception de l’entreprise.

Pour eux, cela passe par une véritable « redistribution du pouvoir dans l’entreprise » à l’heure où les chiffres d’affaires des sociétés du CAC40 ont augmenté de 25 % entre 2009 et 2018, et où les versements aux actionnaires des entreprises du CAC40 ont crû de 70 %, comme l’a relevé l’an dernier Oxfam France.

Redistribuer les richesses et limiter les dividendes

Comment innover et continuer de produire des biens et des services de qualité ? Dominique Méda, Eric Heyer et Pascal Lokiek écrivent dans leur ouvrage, réédité chez Flammarion en 2020, que les entreprises ont intérêt à ne plus avoir comme « seul but de distribuer des dividendes à (leurs) actionnaires à court terme ». But de l’opération : redistribuer les richesses, investir, puis « sortir de la conception purement actionnariale de l’entreprise et en faire une œuvre collective, soucieuse des considérations sociales et environnementales ».

Les préconisations d’Oxfam

Les auteurs du rapport d’Oxfam (sorti en juin 2020) vont dans le même sens.

Voici, ci-dessous, quelques préconisations.

  • Encadrer la part des bénéfices versés aux actionnaires. L’argent non versé devra être abondé dans un fond de l’entreprise servant à la transition sociale et écologique permettant d’investir à la hauteur des besoins dans la lutte contre le changement climatique et le financer des salaires décents dans l’entreprise et sa chaîne d’approvisionnement. Un encadrement de 30 % aurait permis par exemple de générer en 2018 un montant équivalent à 98 % des besoins d’investissements dans la transition, selon le Climate Disclosure Project (organisation mesurant l’impact environnemental des plus grandes entreprises, ndr).
  • Imposer un écart de salaire maximum de 1 à 20 entre la rémunération du PDG et le salaire médian au sein de l’entreprise. Lorsqu’ils existent, encadrer les éléments de rémunération variables des dirigeant.e.s incitant à des stratégies court-termistes.
  • Revaloriser et améliorer les conditions de travail dans les métiers à prédominance féminine.
  • Améliorer la transparence sur les écarts de salaires
  • Rendre public la liste des fournisseurs et leurs activités dans les pays identifiés dans la cartographies des risques de l’entreprise.
  • Imposer la transparence fiscale via la publication d’un reporting fiscal pays par pays.
  • Améliorer la transparence sur l’empreinte carbone de l’entreprise en imposant la publication de l’empreinte carbone directe et indirecte, une trajectoire de réduction respectant l’objectif de 1,5°C de l’accord de Paris et un plan d’investissement associé.
  • Augmenter la part des salarié.e.s au sein des conseils d’administration au niveau des meilleures pratiques européennes.
  • Imposer la parité au sein des instances de décision des entreprises.
  • Imposer des objectifs non-financiers contraignants et opposables au sein des entreprises.

 

Pour aller plus loin

Couverture de Mouvement UP 5 MOUVEMENT UP 5 consacre un dossier complet à ces entreprises qui ont choisi de contribuer à la transition écologique et sociale !

En 2020, des entreprises s’engagent dans leurs responsabilités sociales et environnementales bien au-delà des promesses de la loi Pacte. Elles ne sont pas toutes des entreprises d’intérêt général mais intègrent, dans leurs mesures d’impact et de réussite, un ensemble de critères heureux pour leurs salariés, la planète et la société civile. Elles peuvent être labellisées par B Corp, possèdent des éco-syndicats, sont aussi des entreprises à mission ou encore appartiennent à des réseaux d’entrepreneurs sociaux.

 

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