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« Pourquoi ne pas attendre les études d’impact sur la 5G ? »

Quelles seront les conséquences environnementales d'un déploiement généralisé de la 5G ? Mouvement UP en a discuté avec le fondateur de Green IT Frédéric Bordage, spécialiste du numérique responsable.
Par Philippe Lesaffre
Smartphones et 5G
picto_1 Crédit : Robin Worrall / Unsplash

Emmanuel Macron a refusé d’accepter la requête de plusieurs élus de gauche et écologistes qui demandaient, dans une tribune, sur Le JDD, un moratoire sur le déploiement de la 5G, comme le réclamait aussi la Convention citoyenne pour le climat. On a voulu comprendre, avec Frédéric Bordage, fondateur de Green IT les enjeux environnementaux de l’arrivée de cette technologie.

« On la prépare depuis 10 ans et on nous annonce que le déploiement a pris du retard »

Pensez-vous que le déploiement de la 5G se justifie ?

La 5G est une technologie, comme la 4G, la 3G, l’Adsl, la fibre. Sa mise en œuvre répond à des enjeux techniques : plus de stabilité, moins de coupures et moins de temps de latence.  On annonce aussi 10 fois plus de débit que la 4G. Je me demande si les consommateurs en ont vraiment besoin ? On pourra, dans les transports, regarder des vidéos en streaming et jouer à des jeux vidéo en ligne. Est-ce que les impacts environnementaux associés en valent la chandelle ? C’est la question que nous nous posons.

Autre ambition affichée : offrir plus de débit dans les zones denses, comme les gares, les zones de conférences. Il s’agit de la 5G millimétrique (26 GHz), qui pourrait, à terme, remplacer le wifi. Dans les années à venir, le nombre d’objets connectés va largement être augmenté.

En soi, la 5G pourrait être intéressant pour certains usages industriels, c’est vrai. Mais qu’est-ce qui justifie un déploiement généralisé précipité ? On la prépare depuis 10 ans et on nous annonce que le déploiement a pris du retard. Mais par rapport à quoi ?  On attend les conclusions d’études d’impact (notamment de l’Anses en mars 2021 pour la dimension sanitaire et de l’Arcep / Ademe pour les impacts environnementaux). Pourquoi ne peut-on pas attendre ces résultats ? Et aussi attendre de savoir quels seront les usages précis de la technologie ?

Par rapport à nos usages actuels, que peut apporter la 5G ?

 Pour 99,9 % des usages actuels, la 4G suffit pour des usages courants : suivre les horaires de train, consulter son compte en banque etc. Les Français ne perçoivent pas l’intérêt de la 5G. Autant la 3G ne répondait pas aux attentes des consommateurs, autant la 4G les satisfait. Les citoyens ne semblent pas pressés, on peut donc attendre les études d’impact, comme l’a préconisé la Convention citoyenne pour le climat qui a rendu son rapport en juin au chef de l’État. Lequel avait cité trois « jokers », qui ne portaient pas sur la 5G.

La 5G ne résoudra pas la fracture numérique mais va, au contraire, l’accélérer et l’amplifier

La 4G n’a pas été déployée sur tout le territoire d’ailleurs…

La fracture numérique est un souci, en effet, et cela pose un souci même dans des grandes villes telles que Grenoble, par exemple, où la connexion est difficile. Sans étude d’impact sur les usages pour jouer la carte de la complémentarité entre fibre et 5G, la 5G ne résoudra pas la fracture numérique mais va, au contraire, l’accélérer et l’amplifier. Nos concitoyens qui vivent en dehors des grandes métropoles souhaitent pouvoir télétravailler normalement. La fibre et la 4G répondent à cette attente, pourvu qu’elles soient déployées.

Vous aviez dit que la 5G pourra permettre des applications industrielles intéressantes. Lesquelles ?

 La 5G aura sans doute une utilité et des applications industrielles, c’est vrai. Mais on ignore encore lesquelles. Dans un article de Franceinfo, Nicolas Guérin, président de la Fédération française des Télécoms, donne deux exemples d’usage de la 5G. 1) allumer les lampadaires quand un véhicule ou un individu passent devant. Sauf que l’on sait le faire depuis 30 ans (via un détecteur de mouvement). 2) « Rendre les poubelles intelligentes » pour mieux organiser la collecte, mais cela se fait déjà…

On ne sait pas trop à quoi ça va nous servir

Et dans le domaine de la santé ?

Sérieusement, vous voudriez vraiment vous faire opérer à distance avec de la 5G plutôt qu’avec deux fibres optiques ? Plutôt que de rabâcher des exemples qui ne convainquent personne pour l’instant, l ’industrie des télécoms devrait nous expliquer pourquoi il y a urgence à déployer la 4G sans attendre les études d’impact.

Quelle sera la conséquence environnementale la plus importante du déploiement de la 5G ?

 A chaque fois qu’il y a un nouveau G, les opérateurs ont tendance à se servir de la hausse du débit comme d’un argument commercial pour réengager leur client 24 mois supplémentaires contre « un smartphone à 1 euro ». On ne sait pas trop à quoi ça va nous servir, mais l’offre est alléchante. Malheureusement, cela accélère l’obsolescence des appareils 4G (incompatibles à la 5G) qui répondaient pourtant parfaitement à nos attentes. Ainsi, la durée de vie des appareils et des équipements va baisser. Ce à quoi les partisans du déploiement de la 5G rétorquent : le taux « naturel » de renouvellement d’un smartphone est de toute façon de deux ans en France. C’est vrai. Mais c’est directement lié au modèle économique des fabricants et des opérateurs. Alors que les impacts environnementaux du numérique vont tripler dans le monde entre 2010 et 2025, notamment à cause de la durée de vie trop courte des smartphones, on devrait récompenser les consommateurs qui conservent leurs smartphones plus longtemps, et non l’inverse.

Les impacts environnementaux du numérique dans le monde vont tripler

Qu’en est-il de la consommation électrique ?

On sait que la 5G consomme trois fois moins que la 4G à débit constant. Mais comme elle propose dix fois plus de débit, au final, la consommation électrique en valeur absolue risque de tripler. Cependant, le problème, ce n’est pas la consommation électrique du réseau. 83 % de notre empreinte numérique est liée à la fabrication des équipements. La focalisation sur la diminution de la consommation électrique, de la part des industriels, détourne l’attention de l’enjeu majeur de la 5G, à savoir : d’une part le renouvellement accéléré des terminaux 4G, qui va se traduire par l’obsolescence accéléré de milliards d’appareils à l’échelle mondiale, et d’autre part, un effet rebond en ce qui concerne les heures d’usage du numérique en mobilité. On ne connaît pas encore les usages mais ce qui est sûr c’est que l’on consommera beaucoup plus.

Quelle est la part des smartphones et de la 5G dans l’empreinte globale du numérique ?

Selon nos calculs, les impacts environnementaux du numérique dans le monde vont tripler entre 2010 et 2025. Notamment à cause de la vente d’objets connectés, de smartphones et de télévisions. L’histoire veut qu’on aille vers plus de sobriété. Avec un déploiement généralisé de la 5G, cela me paraît difficile. Et puis, des questions se posent : la 5G va-t-elle concurrencer les box ? Si on couvre le territoire en 5G (qui offre plus de débit que les box ADSL) est-ce bien raisonnable de fibrer la France entière. Ne vaut-il pas mieux trouver des complémentarités en terme de couverture du territoire ? Et si on cherche à réduire notre empreinte numérique, ne serait-il pas plus judicieux de commencer par mutualiser les box ?  Cela fonctionne dans les bureaux, pourquoi pas dans les logements collectifs ? Au final, la 5G sert pour l’instant des intérêts économiques à court terme en augmentant notre empreinte environnementale.

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