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Pierre Poloméni : “On n’a aucune raison d’être aussi à cran avec le cannabis” 

À l’heure où les boutiques de CBD fleurissent un peu partout en France, et où l’expérimentation du cannabis médical bat son plein, le cannabis dit récréatif est toujours considéré comme illégal. Pourtant, malgré la législation en vigueur, les Français restent parmi les plus gros consommateurs de cannabis en Europe, et fument des produits dont le taux de THC ne cesse de grimper depuis 15 ans. Nous avons demandé au docteur Pierre Poloméni si ces nouveaux taux élevés de THC impactaient davantage la santé des consommateurs, notamment celle des plus jeunes. On en a aussi profité pour parler addiction et de la législation en vigueur. 
Par Geoffrey Chapelle
picto_1 Crédit : Kym MacKinnon / Unsplash

« Tant que le cannabis sera classé comme une substance illicite, on aura de grandes difficultés à mener des études sérieuses »

Selon les derniers chiffres de l’OFDT, le taux de THC contenu dans la résine de cannabis circulant sur le marché noir avoisine les 28 %. De quoi rendre davantage accros les consommateurs ?

On pourrait en effet penser que l’augmentation du taux de THC peut intoxiquer davantage de consommateurs. Mais, en réalité, les réactions individuelles sont très variables en fonction des produits sur le marché. Prenons l’exemple des pays où le cannabis est légalisé, et à taux unique. S’il convient à une grande partie des consommateurs, certains le trouvent trop fort et, donc, ont diminué leur consommation. D’autres se dirigent vers des marchés parallèles pour trouver des produits avec un taux plus élevé. Ceci étant, il est vrai qu’un cannabis trop dosé en THC pourrait avoir tendance à provoquer des sensations très désagréables, comme des périodes de paranoïa, et à désociabiliser davantage son consommateur. Mais encore faut-il le prouver, car pour le moment, nous n’avons pas de preuve formelle.

On en vient souvent à la même conclusion : on connaît finalement assez peu de choses sur le cannabis…

Tant que le cannabis sera classé comme une substance illicite, on aura de grandes difficultés à mener des études sérieuses, c’est-à-dire comparatives, sur du long terme. Par exemple, il est impossible aujourd’hui de comparer la consommation d’un cannabis à 5 % de THC chez 100 individus, à celle d’un cannabis à 10 % chez 100 autres individus pendant 1 an… Tout ce que l’on peut faire, c’est un travail épidémiologique ou d’étudier les molécules par chromatographie pour voir ce que les consommateurs fument, mais on ne peut en tirer des conclusions précises…

Si l’on devait se baser sur une vision purement scientifique des choses, le cannabis n’aurait pas du tout ce statut aujourd’hui 

Plus le taux de THC est élevé, plus le cerveau est impacté sur le long terme ? Notamment chez les plus jeunes ?

Il existe en effet chez les consommateurs des épisodes de bouffée délirante ou de rares entrées en schizophrénie. Quoi qu’il en soit, la consommation de cannabis avant 18 ans peut modifier certaines zones du cerveau, avec des conséquences tardives probables. Les jeunes consommateurs sont à des âges où leur cerveau est en pleine maturation, et donc plus sensible aux substances.

 

Concernant l’addiction, est-elle plus prégnante chez les jeunes consommateurs ?

Non, les jeunes utilisateurs sont fréquemment dans des processus d’identification ou d’expérimentation. De manière générale, il n’y a addiction que s’il y a plusieurs éléments qui convergent. Par exemple, une personne qui a vécu une séparation douloureuse et qui sombre dans une forme de dépression. Solitude et échec scolaire ou professionnel s’ajoutent. Puis il y a la rencontre avec le produit. Tout va mieux croit-elle constater. Là, le risque d’addiction est fort. Mais pour que cette personne consomme moins, ne faudrait-il pas qu’elle se sente moins déprimée, moins seule ? D’où l’intervention des thérapeutes.

 

Il y a eu une consultation citoyenne autour du cannabis récréatif au premier trimestre, puis le lancement de l’expérimentation du cannabis médical, et l’avènement des boutiques CBD… Pensez-vous que l’on se dirige vers une expérimentation de la légalisation ?

C’est une question politique à laquelle je ne saurais vous répondre… Ce serait du bon sens ! En revanche, les décisions politiques qui sont prises habituellement n’ont rien à voir avec l’aspect scientifique. Si l’on devait se baser sur une vision purement scientifique des choses, le cannabis n’aurait pas du tout ce statut aujourd’hui. Si l’on se base sur le taux de mortalité, par exemple, celui lié au cannabis est extrêmement faible quand on le compare à celui de l’alcool ou du tabac. Sur le plan de l’addiction, un consommateur peut très bien devenir addict au cannabis comme il y en a qui deviennent addicts au tabac ou à l’alcool. Mais le cannabis n’est pas une substance qui rend addict du jour au lendemain. Intellectuellement, on n’a aucune raison d’être aussi à cran sur le cannabis. Tous les États qui ont légalisé apporteront peut-être la preuve que ce n’est pas pire, mais mieux depuis la légalisation.

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