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Mystères de Chypre

La petite île de Chypre est toujours restée aux marges du monde grec. Elle a été parfois sous-estimée par les chercheurs. Pourtant, elle cache des mystères du passé qui attendent d’être découverts. Une partie des réponses nous est directement transmise par l’ancienne société chypriote à travers des inscriptions. Que disent les habitants de l’île au premier millénaire av. J.-C.
Par Pop Sciences
Mystères de Chypre
picto_1 Mystères de Chypre

Cet article a été publié initialement sur Pop’Sciences Mag.

L’ancienne société de Paphos : mon travail de thèse lui donne la parole

© ENS

Il ne reste environ que 1500 inscriptions écrites de la civilisation qui a habité Chypre au cours du premier millénaire av. J.-C. De même, les
auteurs anciens sont très silencieux quant à la vie des Chypriotes dans
l’Antiquité. Puisque chaque petit mot revêt une grande importance, j’ai
pour objectif dans ma thèse, d’étudier le rôle des inscriptions dans la
vie sociale et politique de Chypre.

Carte de Chypre © mapsof.net

Je m’intéresse surtout à la région de Paphos, une ville située au
sud-ouest de Chypre. Dans l’Antiquité, Paphos n’était pas seulement une
ville, mais aussi un royaume. L’île était en effet divisée en plusieurs
royaumes autonomes avec un roi à sa tête. Ce morcèlement politique de
Chypre est assez unique dans le monde grec et remonte probablement à une
époque très ancienne. C’est également le cas de l’écriture utilisée à
Chypre. Contrairement aux autres régions de la Méditerranée, les
Chypriotes ont utilisé un système d’écriture à caractère syllabique.
Chaque signe correspond à une syllabe et les séquences de syllabes
forment des mots. Il est intéressant de remarquer qu’il existe deux
variantes de syllabaire chypriote dont une limitée au royaume de Paphos,
dans une île à la superficie proche de celle de l’Île-de-France. C’est
cette particularité de la région paphienne qui m’a attiré dès le début
de mes études sur Chypre. Les Paphiens étaient-ils différents des autres Chypriotes ?

Inscription en syllabaire paphien
© Agnieszka Halczuk

Il est important de souligner que la plupart des inscriptions de Chypre a été découverte à Paphos. Sur les 1500 documents mentionnés ci-dessus,
environ 600 proviennent de la région paphienne. C’est grâce à cette
documentation abondante et sans parallèle qu’on peut mener des études
sur la société de Paphos. Les inscriptions décrivent une société
dynamique, à la fois attachée aux traditions ancestrales et innovatrice.
On observe une société qui se caractérise par une forte identité
régionale et insulaire. Cela se laisse notamment appréhender via l’étude
de noms figurant sur les monuments inscrits. Ces noms propres sont
souvent composés d’un élément « Chypre » exprimant clairement
l’appartenance culturelle des Chypriotes.

Les Paphiens vénèrent une divinité protectrice de leur ville qu’ils appellent Wanassa.
Ce nom est souvent traduit comme « Maîtresse » ou « Grande Déesse », ce qui souligne son importance pour les anciens habitants de Paphos. Ailleurs, cette déesse a été rapidement identifiée à l’Aphrodite. Son sanctuaire était un lieu important non seulement pour les pèlerins et
dédicants, mais aussi pour les rois de Paphos. C’est dans cet endroit
qu’ils affirmaient leur pouvoir et leur souveraineté en faisant des
offrandes à la déesse. Le lien particulier entre les monarques paphiens
et la Wanassa assurait la légitimité de leur pouvoir. C’étaient d’ailleurs les prêtres principaux de la déesse.

Sanctuaire d’Aphrodite
© Agnieszka Halczuk

Chaque époque arrive à sa fin. Les conquêtes d’Alexandre le Grand vers la fin du IVe
siècle av. J.-C. ont eu des retentissements même à Chypre. La situation
géographique de l’île en a fait un territoire d’enjeux pour les
généraux d’Alexandre qui se sont affrontés afin d’obtenir le contrôle
sur l’île. Les rois autonomes de Chypre essaient de sauver leur
indépendance en développant de nombreuses stratégies. En vain. Plusieurs
rois opposés à la politique de Ptolémée I ont été exécutés. La
disparition des royaumes signalait la fin d’une époque importante.

Inscription en alphabet de Paphos
© Agnieszka Halczuk

Dans le nouveau cadre politique, il n’y avait plus de place ni pour les rois ni pour le syllabaire qui a été rapidement remplacé par l’alphabet
grec. Néanmoins, les dernières inscriptions syllabiques apparaissent
encore deux siècles après la conquête de Chypre par Ptolémée. Cela
reflète bien la société chypriote et le rôle de l’ancienne écriture dans
cette communauté. Le syllabaire a été sans doute un marqueur culturel
très profondément enraciné dans les mœurs insulaires.

Malgré tous ces bouleversements politiques, économiques et culturels la
société a continué sa vie à Paphos on s’adaptant au fur et à mesure à la
nouvelle époque.

Jusqu’à présent, ma recherche a apporté des
éléments de réponse pour certaines questions et a permis de mieux
comprendre l’histoire de l’ancienne société chypriote. Cependant,
d’autres mystères attendent toujours à être découverts. J’espère que
cette recherche va contribuer à la meilleure compréhension des
phénomènes complexes qui se sont produits à Chypre et donnera lieu à
d’autres analyses concernant la vie politique et sociale à Chypre dans
l’Antiquité.

Article écrit par Agnieszka Halczuk, doctorante à l’Université Lumière Lyon 2, rattachée au laboratoire HiSoMA 

Article publié dans le cadre des dossiers  » Les doctorants parlent de leur recherche » en partenariat avec Pop’Sciences

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