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Michel Kokoreff sur le cannabis en France : « Le débat avance »

Le cadre légal en vigueur permet-il de lutter efficacement contre le trafic et la consommation de cannabis en France ? Éléments de réponse avec le sociologue Michel Kokoreff.
Par Geoffrey Chapelle
picto_1 Crédit : Bulat Silvia / Getty Images

Alors que les boutiques de CBD fleurissent un peu partout dans le pays, qu’une consultation citoyenne autour du cannabis récréatif a été organisée en début d’année et qu’une expérimentation du cannabis médical a été lancée le mois dernier, la France continue, dans le même temps, d’exercer l’une des politiques les plus répressives d’Europe en matière de cannabis. Pourquoi une telle obstination alors que le nombre de fumeurs de joints ne diminue pas ?

Michel KokoreffNous avons posé la question à Michel Kokoreff, professeur des universités à Paris-8, chercheur au CRESPPA-CNRS, auteur de nombreux ouvrages sur la question des drogues, dont La catastrophe invisible – Une histoire sociale de l’héroïne (France, années 1950-années 2000) (Éditions Amsterdam, 2018) et La drogue est-elle un problème ? Usages, trafics, politiques pénales (Payot, 2010).

“L’argument économique de la légalisation est crucial du point de vue d’une sorte de weed-capitalism”

La dernière consultation citoyenne a vu quelque 250 000 personnes se prononcer sur la législation en vigueur du cannabis récréatif. Parmi eux, 81 % souhaitent une légalisation et 14 % une dépénalisation. En quoi ce genre de consultations peut-elle ou a-t-elle déjà fait bouger les choses ?

C’est déjà un résultat tout à fait significatif ; que dis-je, révolutionnaire ! Pourquoi ? On voit que le scénario de la dépénalisation (comme au Portugal) ne convainc pas ; ne serait-ce que parce qu’il est déjà en vigueur implicitement dans les métropoles et qu’il ne change rien aux problèmes rencontrés : surcoût de la répression, faible rendement policier sur la délinquance et les trafics, prises de risques, etc. Les 81 % des consultés indiquent la nécessité d’une vraie rupture qui reste sous contrôle de l’État. Est-ce que cela peut modifier la politique du statut quo et l’hypocrisie (sociale, sanitaire, pénale) ? Pas sûr. La com ne fait pas le printemps ! Mais le débat avance…

Les États ayant légalisé le cannabis sont tous partis du constat que leurs précédentes lois répressives étaient aussi couteuses qu’inefficaces. Pourquoi la France s’obstine-t-elle dans la répression ? Peut-elle parvenir à ses objectifs avec une telle politique ?

Là encore, le retournement observé aux États-Unis, mais aussi au Canada, est spectaculaire. Je nuancerais votre constat car la fonction des politiques répressives n’est pas d’être efficace mais de maintenir l’ordre social. En outre, l’argument économique de la légalisation est crucial du point de vue d’une sorte de “weed-capitalism”. Maintenant, cette obstination de la France ne doit pas faire oublier que le socle législatif repose sur le volet pénal et le volet thérapeutique – aujourd’hui reformulé par l’addictologie, qui constitue ce que j’appelle une addictocratie, un pouvoir sur les comportements. Si les objectifs restent l’éradication et l’abstinence dans une société des drogues, c’est une pure illusion… Si l’enjeu est ailleurs, disons dans la reproduction de l’ordre social (les dealers de rue dans les cités, les usagers domestiques sur Internet, etc.), c’est une autre affaire…

Contrôler le marché, la qualité des produits, rapporter un milliard a minima à l'État

Qu’est-ce que cela révèle d’un État qui interdit un produit consommé par une bonne partie de sa population ?

Un manque total de pragmatisme, et beaucoup d’hypocrisie – je le répète ; mais aussi une société qui se recroqueville sur la défense de ses dogmes – société sans drogues, jeunesse pure, idéologie du corps sain… – rappelant de mauvais souvenirs.

Qu’est ce qui pourrait provoquer un déclic, un changement de cap, chez nos gouvernements ?

Si le problème est politique, la solution sera politique. Mais je n’en vois pas le bout. Sauf à espérer que le cannabis thérapeutique et l’expérimentation du CBD ouvrent une brèche…

Quels seraient, selon vous, les effets bénéfiques d’une légalisation du cannabis en France ?

Contrôler le marché, la qualité des produits, rapporter un milliard a minima à l’État, transférer le coût social de la police et de la justice des usagers de cannabis dans des secteurs asphyxiés (éducation, prévention, santé publique) et concentrer l’action répressive sur les organisations criminelles transnationales (ce qui n’est pas une petite affaire, vues leur incorporation au tissu économique et les lois du capitalisme planétaire).

A contrario, quels en seraient les risques ?

Accessoirement, diminuer la délinquance avec, de toute évidence, nombre d’effets pervers ou non-désirés, probables : chômage de masse des dealers, déplacement vers d’autres trafics comme la cocaïne, la MDMA, d’autres drogues de synthèse ou délits, incompréhension de l’opinion, tirs de barrage dans l’administration, etc.

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