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Les nouveaux enjeux de l’alimentation engagée

L’émergence dans le débat public de nouvelles formes d’échanges autour de l’alimentation souligne la dimension politique de l’économie. Explications par Diane Rodet, sociologue au Centre Max Weber et maître conférences à l’Université Lumière Lyon 2.
Par Pop Sciences
Les nouveaux enjeux de l’alimentation engagée
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Cette interview a été publiée initialement sur Pop’Sciences Université de Lyon

Propos recueillis par Fabien Franco, pour Pop’Sciences Mag : « Hackez la ville ! »

Pourquoi selon vous des initiatives citoyennes voient le jour autour des enjeux liés à l’alimentation ?

Certains
s’impliquent dans l’alimentation parce que c’est un moyen parmi
d’autres de changer le système socio-économique dominant. D’autres
s’engagent spécifiquement dans le secteur alimentaire pour des raisons
d’écologie, parfois de santé. Les raisons de l’engagement sont
multiples. Le réseau des Amap par exemple nourrit une réflexion qui
dépasse l’alimentation et renvoie au système économique et social. Parce
que l’alimentation touche à la production, à l’emploi, à
l’environnement.

La plupart des
initiatives revendiquent une alimentation saine et durable. Vous parlez
d’alimentation « engagée ». Comment définir cet engagement ?

Pour reprendre la définition du sociologue américain Howard Becker*, l’individu engagé est quelqu’un qui « agit de manière à impliquer directement dans son action certains de ses autres intérêts, au départ étrangers à l’action ».
La personne engagée suit une ligne de conduite en cohérence avec ses
choix antérieurs. Mais tous les adhérents des associations n’ont pas la
volonté de changer le monde. Pour certains la réflexion dépasse le local
pour s’inscrire dans une réflexion globale (modifier les systèmes
agroalimentaires, voire l’économie). Pour d’autres, l’action locale
prime (« mieux » se nourrir, créer du lien dans le quartier…). La façon
dont on agit dans le domaine de l’alimentation renvoie aussi à la
conception que nous avons des individus et a donc aussi une dimension
politique : doit-on mettre en place des réglementations restrictives et
contraignantes (l’individu est jugé susceptible de frauder, il faut un
système de certification stricte) ou au contraire peut-on fonctionner
sans contrôles sur la base de relations interpersonnelles de confiance
(l’interconnaissance suffit) ? Ces deux conceptions sont présentes dans
l’économie sociale et solidaire.

Est-ce à dire que les motivations sont davantage éthiques ?

Débattre
des enjeux alimentaires détermine le type de société dans laquelle on
veut vivre. Les motivations sont politiques en ce sens que leur mise en
pratique intervient dans la gestion et l’administration de la Cité. On a
eu tendance à oublier que nos choix économiques ont une dimension
politique, en terme d’emplois, de répartition des richesses, de santé
etc. L’alimentation engagée n’est pas nouvelle, les exemples de
pratiques de consommation encourageant l’engagement citoyen remontent au
XVIIIe siècle, c’est le cas entre autres du boycott du sucre produit
par les esclaves par des consommateurs d’Europe et des États-Unis à
cette époque.

Que dénoncent les initiatives qui agissent dans le secteur de l’alimentation ?

Toutes
ont pour dénominateur commun de dénoncer la déconnexion qui a eu cours
au XXe siècle entre les consommateurs et les producteurs. La
multiplication des intermédiaires a créé une opacité qui a conduit à une
méconnaissance entre les uns et les autres. Les Amap (association pour
le maintien d’une agriculture paysanne) se distinguent par cette volonté
de connaître les agriculteurs, de favoriser les échanges, de montrer
aux enfants comment « pousse une tomate ». C’est l’idée aussi que l’on
aura une meilleure sécurité alimentaire parce que l’on connaît le
cultivateur.

La dimension sanitaire est-elle prédominante ?

Il
est difficile de généraliser à l’ensemble des initiatives concernées.
Certains adhérents expriment clairement des motivations liées à la
santé, d’autres vont bien au-delà en y ajoutant des raisons politiques
comme la lutte contre l’industrie agro-alimentaire. D’autres encore
plébiscitent le localisme au détriment du biologique. Les critères sont
variables selon les réseaux et parmi les adhérents d’une même
association.

Les associations parviennent-elles à contourner le système qu’elles dénoncent ?

Les
Amap, à leur échelle, proposent effectivement aux consommateurs une
autre façon de s’alimenter qui contourne la grande distribution. Le
réseau créé en 2001 s’est développé et est devenu pérenne.
Quantitativement il est peut-être négligeable au regard de la population
totale, mais il est objectivement fonctionnel pour nombre de personnes.
À Lyon, les marchés hebdomadaires que sont les «Ruches » (1) ne cessent
de croître. Elles aussi contournent la grande distribution. Ces
dernières se démarquent cependant des Amap dans la mesure où la
plateforme internet et la personne qui organise des distributions
constituent malgré tout des intermédiaires.

Les
conditions salariales au sein de ces nouvelles pratiques marchandes
dans le secteur de l’alimentation respectent-elles les critères de
l’économie sociale et solidaire (respect du travailleur et de
l’environnement) ?

Là encore il faut
distinguer les  initiatives. Les Amap ne fonctionnent qu’avec des
bénévoles, d’autres principalement avec des micro-entrepreneurs, et des
salariés. Les conditions de rémunération deviennent problématiques quand
elles ne sont pas déclarées comme telles : lorsqu’une activité peu
rémunératrice est présentée comme un engagement alors que la personne
qui l’occupe essaie d’en vivre. On peut ainsi parfois rapprocher ces
pratiques de celles à l’œuvre dans les plateformes internet de
l’économie numérique telles que Uber ou Deliveroo qui contournent le
droit du travail.

Leur viabilité économique est-elle leur talon d’Achille ?

Les
Amap effectivement fonctionnent grâce aux bénévoles mais ce n’est pas
un problème. Chacun a le droit d’occuper son temps libre comme il veut.
L’exemple de La Ruche qui dit oui est plus problématique. L’entreprise
propose une contrepartie monétaire et elle-même tire un bénéfice de
l’activité des gestionnaires de « ruche ». Beaucoup parmi ceux
interrogés lors de mon enquête actuellement en cours m’ont dit
travailler au moins une vingtaine d’heures par semaine pour une
rémunération de quelques centaines d’euros par mois. Ces responsables de
« ruche » n’ont parfois pas de sources plus stables de revenus. Pour
ces derniers, il s’agit d’un « bout d’emploi », selon leurs termes, et
non d’une activité bénévole.

Peut-on dresser un profil sociologique des acteurs investis dans ces initiatives liées à l’alimentation ?

Un
profil peut se dessiner à travers les personnes qui portent ces
projets. Ce sont en général des personnes de moins de 40 ans, sans
enfant, souvent des femmes, très diplômées, c’est-à-dire ayant Bac + 5.
Ce profil est dominant dans le salariat de l’économie sociale et
solidaire et chez les personnes qui s’engagent activement. Le taux de
féminisation dans l’ESS est équivalent à celui du secteur associatif en
général, soit environ 68%.

Est-ce à dire que l’ESS n’est pas suffisamment valorisée ?

On
l’explique parfois par le fait que les femmes s’autocensurent moins
pour accepter des emplois à faible rémunération et aux perspectives de
carrière moindres.

Pour les travailleurs, le manque de moyens est-il compensé par une activité qui fait sens ?

Ces
femmes trentenaires employées dans l’ESS cherchent un emploi qui fasse
sens pour elles. Oui, elles n’envisagent pas un emploi alimentaire
(c’est-à-dire qui les fasse seulement vivre). Pour autant je ne les ai
pas entendues dire qu’elles s’attendaient à une rémunération basse. Cela
signifie aussi qu’il existe un grand turn-over dans cette économie-là.

Ces
initiatives citoyennes sont-elles le signe d’un individualisme
compensant le vide idéologique laissé par la désaffection des partis et
des syndicats ?

Votre question fait écho aux
analyses de Jacques Ion**, sociologue lyonnais, qui parle d’engagements
« post-it », où l’on va et l’on vient sans réelles attaches à une
organisation. Cela ne correspond pas à ce que j’observe :  dans le
commerce équitable, dans les Amap et au sein des associations qui
œuvrent pour une alimentation bio, des acteurs de longue date, sont
rattachés à des collectifs et à des mouvements organisés.
L’altermondialisme par exemple tient un discours auquel s’identifient
nombre de trentenaires. Il est vrai néanmoins que le récit idéologique
véhiculé dans ces milieux rejette l’action politique institutionnalisée.
L’idée est de proposer des actions concrètes, dans un esprit festif,
positif plutôt que contestataire.

Une société qui bouge pour l’alimentation ?

Les
mouvements sociaux infusent progressivement dans les institutions. Les
mouvements écologistes ont fini par donner lieu à un Ministère de
l’Environnement… Ces mouvements pour une autre alimentation contribuent à
faire exister l’alimentation dans le débat public et à diffuser les
produits issus de l’agriculture biologique et/ou locaux.

Ces initiatives sont-elles innovantes ?

Disons
que ces initiatives ont de nouveau le fait de remettre au jour la
dimension politique de l’alimentation. Elles nous rappellent que
l’alimentation est intrinsèquement politique.


(1) Diane
Rodet a choisi d’enquêter sur La Ruche qui dit oui, entreprise créée en
2011. Voir le lien : https://laruchequiditoui.fr

* Comment parler de la société, Howard S. Becker, La Découverte, 2009

** S’engager dans une société d’individus, Jacques Ion, Paris, Armand Colin, coll. « Individu et société », 2012.