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“Le rapport Meadows est encore plus pertinent aujourd’hui qu’à l’époque de sa parution”

En 1972 paraissait, à la demande du Club de Rome, une étude prospective qui bouleversa  notre vision de la prospérité, fissurant le mythe de la croissance infinie sur lequel s’étaient bâties les Trente Glorieuses. Cinquante ans après sa sortie pourtant, le rapport Meadows (aussi connu sous le nom des Limites à la croissance) et ses préconisations sont tombés dans l’oubli.
Par Olivier Saretta
Crédit : Chuttersnap (Unplash)
picto_1 Crédit : Chuttersnap (Unplash)

Retour, en compagnie de Carlos Alvarez Pereira, spécialiste des systèmes complexes et membre du Comité Executif du Club de Rome, sur le destin méconnu d’un ouvrage qui aurait dû tout changer.

“Tenter d’apporter des réponses aux grands défis de l’avenir, et tenter d’influencer les gouvernements”

Il y a presque cinquante ans paraissait le rapport Meadows. Pouvez-vous nous dire ce qui a poussé, à l’époque, le Club de Rome à commander un tel rapport ?

Carlos Alvarez Pereira : Pour évoquer les origines du rapport, il faut déjà remonter à celles du Club de Rome. L’organisation a été créée à l’initiative d’un homme que je n’ai pas peur de qualifier d’exceptionnel, Aurelio Peccei. C’était un homme d’entreprise très expérimenté et humaniste, qui avait pu observer de près la mondialisation naissante des années 1930, au travers du développement de la marque automobile Fiat, en Chine. Peccei était un visionnaire, dont l’articulation et la profondeur de la réflexion inspirent toujours la nôtre. Elle se résume en trois mots : systémique, globale, et de long-terme. Systémique, car il est plus judicieux d’observer les interdépendances, les relations entre les sujets, les organisations ou les individus, plutôt que de les considérer isolément. Globale – je devrais même dire holistique -, car il est important d’analyser tous les plans (aussi bien politique qu’économique et culturel), de la réalité. Et de long-terme, enfin, car le court-termisme qui affecte le capitalisme rend d’autant plus nécessaire de travailler sur toutes les échelles temporelles.

Comment Aurelio Peccei en est-il venu à créer le Club de Rome ?

En 1965, il a exposé sa vision dans un discours sur les défis du dernier quart du XXème siècle, qui est toujours d’une actualité troublante. Ce discours a été le point de départ de discussions qu’il a entamées avec un certain nombre de personnes de tous horizons (scientifiques, chefs d’entreprises, politiciens, activistes…) partout sur la planète, ayant abouti à la conférence du 7 avril 1968, à Rome. Laquelle constitue l’acte de naissance du Club du même nom.

L’accouchement s’est fait dans la douleur, pour filer la métaphore…

Tout dépend de la manière dont on décide de voir les choses. On peut en effet considérer que cette conférence fut un échec, car elle n’a pas donné lieu à un consensus immédiat, ni sur les défis, ni sur la façon des les aborder, et encore moins sur les solutions à y apporter. Mais on peut aussi y voir un succès, car cette initiative a permis la création d’un nouvel espace de débat, doté de caractéristiques exceptionnelles, surtout pour l’époque. L’idée consistait en effet à solliciter les connaissances et les avis des personnes les plus compétentes, notamment des scientifiques, pour tenter d’apporter des réponses aux grands défis de l’avenir, et tenter d’influencer les gouvernements et les institutions multilatérales. Il y a 52 ans, c’était tout à fait nouveau.

Pourquoi le Club de Rome a-t-il décidé de solliciter les chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) ?

À l’époque, le MIT était à la pointe de la pensée et de la modélisation systémique, le plus à même d’élaborer un modèle utilisable pour des simulations. La rencontre entre le Club de Rome et l’Institut était donc naturelle. Aurelio Peccei a ensuite cherché et mobilisé les ressources nécessaires à la construction du programme de simulation et au lancement de l’étude, aujourd’hui connue sous le nom des Limites à la croissance.

Le rapport a connu un retentissement planétaire à sa sortie, et l’ouvrage qui en est issu s’est même vendu à plus de trente millions d’exemplaires. Le Club de Rome avait-il anticipé un tel raz-de-marée ?

Le Club de Rome aspirait à avoir de l’influence, certes, mais jamais il n’aurait pu anticiper l’ampleur du succès rencontré par le livre. D’ailleurs, je ne sais pas s’il y a beaucoup d’autres exemples de best-sellers de ce type. Ce n’est pas vraiment le genre de littérature qui, d’ordinaire, touche un large public, ce n’est pas à proprement parler un thriller. Quoique (Rire).

En quoi le rapport Meadows était-il révolutionnaire ?

Deux éléments y ont concouru, je pense. D’un côté, porter à la connaissance du grand public les résultats d’une étude prospective – un domaine récent – était une nouveauté en soi. D’autre part, l’utilisation de techniques de pointe – aussi bien dans la conceptualisation que dans la réalisation technique du programme informatique -, au service de la simulation de scénarios à l’échelle de la planète entière, constituait à la fois une innovation et une prouesse extraordinaire. Mais, au-delà de ces deux aspects, c’est bien évidemment le message dont le rapport était porteur qui a provoqué le déclic. Il était absolument radical, et a constitué un point d’inflexion majeur dans notre manière de concevoir notre relation au monde. Tout est dans le titre : The limits to growth. Pour la première fois, certaines limites à la croissance étaient clairement identifiées. Cela a d’ailleurs créé un véritable tollé.

Le rapport a en effet été accueilli fraîchement par un certain nombre de personnes, des économistes aux hommes politiques…

Il faut se replacer dans le contexte. Nous étions à la fin des Trente Glorieuses. Partout dans le monde, après la tragédie de la Deuxième Guerre mondiale, l’aspiration était à l’expansion, à la croissance. Laquelle avait bénéficié à toutes les couches de la population dans les pays industrialisés. Cela explique les nombreuses controverses et refus dont le rapport a fait l’objet à l’époque. Dans l’un de ses discours, au début des années 1980, Ronald Reagan est même allé jusqu’à affirmer : « There is no limits to growth. » Une telle réaction, à un tel niveau politique, en dit long sur la radicalité du message du rapport. Il marquait une véritable rupture avec le discours « techno-optimiste » de l’industrialisation triomphante de l’époque, et cela explique pourquoi il ne s’est pas attiré que des sympathies. Notamment, c’est vrai, chez les économistes.

Certains, comme le prix Nobel d’économie Friedrich Hayek, ont d’ailleurs eu des mots très durs à l’encontre du rapport, allant jusqu’à dire qu’il s’agissait d’une insulte à la science. Comment expliquer une telle agressivité ?

Les critiques des économistes de l’époque sont très intéressantes si on les considère du point de vue de la sociologie des sciences. Elles montrent bien à quel point, dans certaines situations, les opinions scientifiques peuvent être prisonnières de dogmes et d’angles morts. Ce qui va précisément à l’encontre de l’esprit scientifique, qui suppose un questionnement permanent. Hayek ne devait pas être familier de la pensée de son contemporain Thomas Kuhn sur la structure des révolutions scientifiques, pour qui l’histoire des sciences montre la nécessité de changer parfois de paradigme. Beaucoup de choses finissent par échapper au paradigme dominant. Hayek, comme d’autres, est resté victime de son point aveugle : tout ce qui ne validait pas le dogme de la croissance illimitée était à ses yeux non scientifique. L’histoire, encore une fois, s’est chargée de nous prouver le contraire.

Cinquante années ont passé depuis la parution du rapport. Pensez-vous, justement, que le mouvement de l’histoire lui a fait perdre de sa pertinence ?

Pour répondre à cette question, différents aspects doivent être pris en considération. Sur celui, essentiel, du point aveugle que j’évoquais à l’instant – soit le dogme de la croissance illimitée, qui demeure la pierre de touche des principaux courants de la science économique -, le rapport Meadows est encore plus pertinent aujourd’hui qu’il ne l’était au moment de sa parution. Rien n’est venu invalider ses projections, même si, comme je le disais précédemment, on avance toujours en établissant des connaissances qui sont valables « jusqu’à nouvel ordre ». Mais force est de constater que jusqu’ici, rien ne plaide en faveur d’une croissance infinie, notamment du point de vue des ressources de la planète. En revanche, et il s’agit là d’une autre grille d’analyse de la pertinence du rapport, notre manière de concevoir les systèmes a bien évidemment beaucoup évolué depuis les années 1970.

Dans quelle mesure ?

Nous n’envisageons plus les systèmes complexes de la même façon. Aujourd’hui, nous savons qu’on ne peut pas considérer un système comme un objet mécanique analysable de l’extérieur, dont on peut prédire l’évolution. L’évolution d’un système a quelque chose de beaucoup plus « organique », comme le prouve la pensée écologique et l’analyse des écosystèmes qui en découle. C’est cette idée qui doit aujourd’hui guider notre démarche, et nous pousser à nous placer à l’intérieur, et non à l’extérieur des systèmes. Les systèmes complexes ne changent pas si on leur en intime l’ordre, ils changent s’ils apprennent autre chose. À ce sujet, je dois souligner l’honnêteté intellectuelle absolue de l’équipe de Dennis Meadows : aucun de ses membres n’a jamais prétendu avoir créé un modèle indépassable, capable de faire des prédictions. Leur rapport était une étude prospective, fondée sur la projection de différents scénarios possibles.

Beaucoup de critiques se fondent d’ailleurs sur le caractère prétendument erroné des « prédictions » du rapport…

Je le répète, l’équipe de Dennis Meadows n’a jamais prétendu prévoir quoi que ce soit. Mais ce qui est effrayant, c’est que chacune des évaluations décennales des conclusions du scénario standard, dit « Business as usual », les ont accréditées depuis… C’est dommage, car si certains scénarios envisagés par le rapport nous envoyaient droit dans le mur, d’autres permettaient de concilier le bien-être de l’humanité et la préservation des ressources de la planète. À ce titre, le rapport jette toujours une lumière crue sur les mécanismes de rigidité mentale qui nous conduisent au déni.

Que faudrait-il mettre en œuvre, selon vous, pour que l’on commence enfin à considérer réellement la croissance économique différemment ?

Je crois qu’avant même de considérer les changements d’ordre politique et économique, naturellement nécessaires, c’est surtout d’un changement culturel que nous avons besoin. Nous devons redéfinir notre rapport au monde, à la nature, à la vie et au temps. Nous avons besoin de ce déclic, qui suppose un gigantesque changement de processus d’apprentissage. Mais pas au sens traditionnel du terme : il ne s’agit pas d’apprendre ce que l’on connaît déjà, mais au contraire d’explorer les voies susceptibles de concilier le bien-être humain et la santé de la biosphère. Dennis Meadows pense d’ailleurs que, du point de vue culturel, nous sommes passés à côté.

Il considère même notre avenir de manière très sombre, au point de refuser toute interview. Partagez-vous son  pessimisme ?

L’analyse de Dennis Meadows quant à notre rendez-vous manqué avec cet agenda culturel est tout à fait exacte. Il ne croit pas en la capacité des gouvernements à opérer ce nécessaire changement, et pense que celui-ci se produira davantage à l’échelle des communautés locales et des citoyens eux-mêmes. Mais pour répondre à votre question, j’emprunterais cette phrase célèbre de Gramsci : « Je suis pessimiste avec l’intelligence, mais optimiste par la volonté. »

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