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Le droit à la ville, une théorie portée à tous ?

Cet article a été publié initialement sur Pop’Sciences Mag.
Par Pop Sciences
Le droit à la ville
picto_1 Le droit à la ville, une théorie portée à tous ?

Le droit à la ville fait partie des théories qui ont motivé le mouvement de mai 1968, liant la découverte de la ville comme construit politique avec des réflexions philosophiques sur la démocratie, confrontant des perspectives critiques sur la quotidienneté avec des observations des mutations urbaines. Mêlant revendications politiques pour la construction de l’avenir, observations territoriales du quotidien et interprétation de mutations socio-spatiales en cours, cette théorie nous mettait face à l’émergence d’un phénomène majeur et nous offrait des prises pour le saisir : l’urbanisation. Pourtant, cette théorie a été, jusque récemment, fortement oubliée…

Quand Henri Lefebvre publie Le droit à la ville en
mars 1968, il est professeur de sociologie à l’université Paris X
Nanterre, influençant directement ses étudiants impliqués dans le
mouvement. Dans un contexte de fin de la ville industrielle et
d’éclatement de la ville en banlieues, le manifeste de Henri Lefebvre
dessine une nouvelle civilisation qui aurait pu, pourrait encore, se
réaliser et qu’il qualifie d’urbaine.

Dans son chapitre éponyme à l’ouvrage, Le droit à la ville, Henri Lefebvre introduit la notion en nous faisant part d’un contexte global de crise des cités qui doit ouvrir la voie à de nouvelles praxis, c’est-à- dire à de nouvelles façons de transformer le conditionnement socio-économique de la ville, et chemin faisant aboutir à un nouvel humanisme.

Extrait 1, sur le droit à la ville et un nouvel humanisme

« Entre droits égaux, la force décide » – Marx

La
première définition que l’on donne au droit à la ville est liée à la
pauvreté économique, la ségrégation spatiale et l’exclusion sociale ;
une notion qui serait offerte comme revendication aux populations les
plus opprimées des villes. Il ne s’agit pas d’un droit au sens juridique
du terme, qui ouvrirait des bénéfices matériels immédiats et
identifierait un statut régit par des règles ; il ne s’agit pas non plus
d’une ventilation spatiale des droits de l’homme, qui lui conférerait
une nature universelle et inaliénable. Le droit à la ville se rapproche
davantage d’une reconnaissance de l’oppression urbaine pour certaines
populations, que d’un droit indiscutable répondant de critères
prédéfinis. Le droit à la ville constitue un droit à prendre la parole
sur les modalités de production et d’organisation de la ville.

Dès
lors, comme le souligne David Harvey, le droit à la ville peut
apparaître comme un cadre analytique et revendicatif dont le contenu
dépend de qui choisit de lui donner du sens, c’est un « signifiant
vide ». Ceux que l’on identifie habituellement comme faisant la ville,
les élus, les propriétaires, les promoteurs, peuvent tout autant faire
valoir un droit à la ville au même titre  que les sans-abris, les
migrants, les populations marginalisées, les personnes en situation de
handicap…

Pourtant
l’inégalité dans l’accès aux scènes d’échanges et de prises de décision
concernant la ville est flagrante entre ces publics. Cela peut conduire
certains à revendiquer un droit à la ville au nom d’autres, sans
interroger leurs (éventuelles) implications dans la situation actuelle :
ainsi, un des principaux acteurs de la promotion immobilière française
peut défendre les intérêts architecturaux, économiques et écologiques
du… bidonville, tout en continuant de construire de nouvelles opérations
immobilières de standing dans les centres métropolitains[1].

Existerait-il
différents degrés dans le droit à la ville ? Cette question de
l’identité de ceux qui prennent la parole, pose la question des systèmes
de domination qui se jouent dans la ville, soit directement (ex :
distribution spatiale des équipement) soit indirectement (ex :
inégalités culturelles et genrées dans la prise de parole publique) :
cela guidera ceux qui ont pris la suite de Henri Lefebvre comme David
Harvey ou Edward W. Soja. La ville est donc pensée ici comme un objet de
mobilisation politique sur lequel chaque acteur, habitant, praticien,
élu, peut projeter ses idées pour la ville collective et son
organisation sociale.

Or, comme le souligne David Harvey, les possibilités de changement sont déjà là, latentes et portées au sein du vécu urbain : « Le propos de Lefebvre, […] est qu’il existe déjà à l’intérieur de l’urbain de multiples pratiques regorgeant elles-même de possibilités alternatives. »[2].
Le quotidien serait ainsi un terrain propice à l’installation d’actes
et d’espaces permettant la liberté de l’individu dans sa pratique de la
ville, jouant littéralement avec elle. Mais par les aménagements, par
exemple des berges de fleuves dans de nombreuses villes, c’est aussi
dupliquer un modèle de loisirs avec des usages prédéfinis, entraînant
monotonie et atrophie des imaginaires des joueurs que nous pourrions
être. Il arrive même que nos imaginaires issus du jeu soient orientés
par quelques fictions du réenchantement urbain par l’architecture ou du
divertissement par l’enquête policière [3]… C’est le propos d’un premier billet.

Le
droit à la ville revendique de remettre au centre de l’action et des
politiques ceux qui vivent la ville et ainsi la font : les habitants.
Tenter de placer “la balle au centre” pose de multiples questions comme
celles de la participation ou de la transformation des luttes quand
elles se transforment en initiatives du quotidien. C’est le sujet d’un entretien
à propos des luttes urbaines pour et par l’habitat : se diluent-elles
ou se réalisent-elles enfin quand elles prennent la forme d’habitat
participatif ?

L’habitat participatif est vecteurs d’aménités, de communs liés au droit à la ville comme relevé dans sa définition dans le Dictionnaire des biens communs[4]. D’une
part la référence au droit à la ville de Henri Lefebvre est récurrente
quand il s’agit de défense des espaces urbains et le terme de communs
urbains est toujours en construction. D’autre part l’habitat
participatif véhicule un certain nombre de valeurs (de solidarité,
d’autonomisation, environnementales…) qui permettent « l’élaboration de biens communs vécus » : le droit à la ville rejoint ici les luttes pour le droit au logement comme revendication collective.

Laisser à chaque individu la liberté de prendre le droit à la ville à bras-le-corps pour le modeler selon sa propre sensibilité c’est ouvrir la voie à de nouvelles formes d’appréciation de la ville, à de nouveaux savoirs. C’est ce que propose un voyage sonore, sur le son : au regard de la force et la légitimité qui existent dans l’oralité et le bruit dans la ville, ces derniers méritent qu’on leur accorde une attention positive. Le son est une qualité intrinsèque de la ville qui peut être travaillée par tous et dont les savoirs sont accessibles à tous.

Extrait 2, sur l’urbanisme comme idéologie

La façon dont on aborde le droit à la
ville, selon notre position (étudiants, militants, enseignants,
praticien du secteur public ou privé…) fait beaucoup dans l’acception
que l’on retient du droit à la ville. Parfois on peut la trouver
transformée quand elle se met au service d’outils de communication tels
que le blog Demain la Ville qui publie et relaie du contenu sur des
innovations et des réflexions urbaines tout en étant édité par un acteur
premier de la promotion immobilière. Ce détournement de la notion de sa
fonction critique du capitalisme urbain n’est ni innocente ni nouvelle,
d’autant plus qu’elle propose une opérationnalisation du droit à la
ville identifiant ainsi ses acteurs (issus du milieu
socio-professionnel), des modèles et outils de réalisation.

Henri
Lefebvre dit à propos de l’urbanisme des promoteurs, bien différent de
celui des « hommes de bonnes volontés » (les architectes par exemple) 
et de l’urbanisme étatique :

« Ils
conçoivent et réalisent, sans le dissimuler, pour le marché, en vue du
profit. Le nouveau, le récent, c’est qu’il ne vendent plus du logement
ou de l’immeuble, mais de l’urbanisme. Avec ou sans idéologie,
l’urbanisme devient valeur d’échange. Le projet des promoteurs se
présente comme occasion et lieu privilégiés : lieu du bonheur dans une
vie quotidienne miraculeusement et merveilleusement transformée. […] La quotidienneté ressemble à un conte de fée.
 »

Choisir
les rapports de classe et de domination comme entrée sur le droit à la
ville donne une perspective analytique, alors que l’action commune
revendicative permet l’émancipation et parfois une sortie du rapport
dialectique “public-privé” (qui exclut les habitants du débat), par la
capacitation et l’auto-gouvernement des habitants.

Dans le chapitre Philosophie de la ville et idéologie urbanistique, Lefebvre rappelle l’importance de l’approche critique qui aujourd’hui nous aiderait à nous réapproprier l’idéologie qu’est l’urbanisme.

Extrait 3, sur le droit à la ville

Johanna Lubineau

[1] http://www.demainlaville.com/bidonvilles-modele-urbanisme/

[2]
Citation complète : “Mais le propos de Lefebvre, certainement de
connivence ici avec les situationnistes, ou au moins redevable à leur
égard, est qu’il existe déjà à l’intérieur de l’urbain de multiples
pratiques regorgeant elles-même de possibilités alternatives.”

(Harvey, 2011 Le capitalisme contre le droit à la ville : néolibéralisme, urbanisation, résistances, p. 21),

[3] http://www.demainlaville.com/echappees-ludiques-convertir-ville-aux-mondes-imaginaires/

[4] Marie Cornu, Fabienne Orsi, Judith Rochfeld, Dictionnaire des biens communs, Paris, PUF, 2017

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