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“La tentation du repli” : comment redonner de l’espoir

Dans son essai "La Tentation du repli" (éditions du Mauconduit, 2021), la psychanalyste Sophie Braun se demande pourquoi tant de personnes se renferment sur elles et passent des heures, par exemple, devant des écrans au lieu de développer une vie sociale. Nous l'avons interrogée pour comprendre ce phénomène en vogue, et bien antérieur à la pandémie.
Par Philippe Lesaffre
picto_1 Crédit : Laurence Dutton / Getty Images

“Ce sentiment de repli se développe dans nos pays occidentaux…”

Pourquoi dédier un livre aux formes de repli ?

Sophie Braun : C’est un vrai sujet dont on ne parle pas assez. Phobies scolaires, burn-out, dépressions, addictions aux écrans… Pour de nombreuses personnes, les autres sont devenus des ennemis, et rester en relation leur demande de dépenser trop d’énergie.

J’ai commencé à écrire il y a quatre ans, bien avant le début de la pandémie de Covid-19. Elle n’a rien arrangé, si ce n’est qu’elle a amplifié la tendance, qui était déjà là. Par exemple, un million de personnes au Japon restent enfermées, parfois depuis 10 ans. Ce sont des jeunes et des moins jeunes bloqués dans leur chambre, et, dans les cas les plus graves, l’entourage est contraint de leur apporter à manger et des seaux pour déféquer…  Ce sentiment de repli se développe dans nos pays occidentaux…

Comment comprenez-vous que des personnes sabandonnent sur leur téléphone, sur un jeu, sur les réseaux sociaux ?

Alain Damasio parle de « technococon » : face aux difficultés de la vie, on se réfugie dans un univers imaginaire pour se sentir mieux. Par exemple, on passe des heures à regarder une série télé, on ne peut plus arrêter. Je ne dis pas que c’est inintéressant (et je le fais également), c’est une question de dosage. Or, qu’a-t-on retenu de la série vue il y a trois mois ?

En la présence de tous ces écrans, on ne connaît plus la frustration, et sans frustration, plus de manque. Et, en l’absence de manque, on n’aura plus de désir non plus. Je n’ai rien contre le fait de regarder des séries ou de jouer à des jeux vidéo, mais je m’interroge quand cela limite les interactions sociales.

Mais quest-ce qui explique quune personne se renferme sur elle et met un mur face au monde extérieur ?

Mon hypothèse est que les plus sensibles ressentent de façon énorme les pressions de la société actuelle.

En premier lieu, la pression liée à la crise économique. On vit dans l’angoisse d’un déclin. Nous sommes peut-être la première génération à penser que nos enfants vivront moins bien que nous. Nous sommes angoissés, et parfois sans s’en rendre compte. Nous élevons ainsi les enfants comme en pleine « guerre » liée au déclin économique : il faut que nos jeunes soient super forts à l’école, parlent de nombreuses langues…

En second lieu, il y a l’injonction de la perfection. C’est insupportable. On « doit » être beau, jeune, intelligent, dynamique. Certains y arrivent, certains croient qu’ils le sont ; d’autres non, et ils en souffrent. Certains pensent ainsi qu’ils sont des déserteurs, en tout cas, ils le vivent comme cela. C’est dur, ils n’y arrivent plus. Ils n’en ont pas la force.

On oublie de dire que la vie est difficile

Cest-à-dire ?

On nous explique que nous sommes libres et autonomes, que nous pouvons toutes et tous prendre des décisions. C’est une injonction paradoxale. C’est génial de pouvoir prendre tout un tas de décisions en tant qu’individu. On peut choisir quand on se marie (ou pas), quand on a des enfants (ou non), ce qui n’était pas le cas, avant, sans contraception. Aujourd’hui, on peut aussi choisir notre genre, et le changer si besoin. On peut même presque décider de sa date de mort. Ce sont des choix intéressants, d’accord.

Mais ce sont des responsabilités incroyables qui reposent sur nos petites épaules d’humains. C’est très lourd. Et c’est un sentiment de supercherie. Aux jeunes, on leur dit : « Vous allez voir, la vie est simple, vous pourrez faire ce que vous voulez, entreprendre les études que vous souhaitez, vous lancer dans le métier désiré, etc. »

Or, on oublie de préciser que parfois la vie est difficile. On ne dit jamais à un ou une jeune qu’il est possible, lorsqu’il ou elle intégrera une entreprise, que les autres ne lui feront pas forcément de place (par jalousie). Par ailleurs, un jour, il ou elle pourra tomber amoureux d’une personne mais ce ne sera pas forcément réciproque. La vie est ponctuée d’épreuves (plus ou moins importantes), et on ne le dit pas assez, selon moi.

Dans votre livre, vous expliquez que nous accumulons tous et toutes une série dhumiliations, à quels moments ?

A l’école, un jeune qui obtient une mauvaise note le prend pour lui ; il pense qu’il est nul et que ce n’est pas seulement le devoir qui n’est pas bon. Dans la société, tout est noté, de toute façon ; au-delà de l’éducation, on peut noter son médecin, son psy, c’est comme dans un mauvais épisode de Black Mirror.

Si un enfant, pour des raisons de budget, ne peut avoir le dernier iPhone, contrairement à d’autres, il le vit comme une humiliation. Il se dit qu’il est nul. En banlieue parisienne, une personne qui met plus de deux heures pour aller à Paris peut aussi ressentir cela comme une humiliation.

Cela ne sert à rien d'entamer des études, car tout va s’effondrer

Mais, alors, que faire ?

Comment diminuer le niveau d’humiliation ? À l’école, on peut éviter de tout mettre en compétition, et puis faire comprendre aux enfants qui ont reçu une mauvaise note qu’ils ne sont pas nuls. Éventuellement, ils n’ont pas compris le devoir, ont manqué à un instant T une série de connaissances. Les enfants un peu atypiques ou différents sont stigmatisés. Ce n’est ni de leur faute, ni celle des enseignants, mais du système.

La société ne fait pas attention aux gens, à leurs différences. De nombreuses compétences, en réalité, ne sont pas prises en compte, dans l’éducation nationale, ou ailleurs. C’est dommage.

L’éco-anxiété est-elle un phénomène que vous observez ?

Chez les jeunes, oui. Cela les affecte énormément et cela leur enlève l’idée d’avenir. Beaucoup disent que l’on pourra plus vivre sur la terre. Et certains ajoutent : “Mais alors pourquoi s’engager dans des études ?” “Cela ne sert à rien car cela va s’effondrer“, j’entends. Derrière, je ressens un sentiment d’impuissance. Ils se disent : « Je ne peux pas changer les choses. »

Comment faire en sorte que cela évolue ?

Il faut leur dire qu’ils ont cette capacité à bouger. Il faut qu’ils prennent conscience qu’ils peuvent agir, à leur niveau. Même de petites activités. Je suis toujours étonnée de voir que certains sautent le pas et s’engagent et d’autres n’y arrivent pas. Aux premiers, qui prennent conscience de leur puissance, il faut leur demander de s’exprimer, pour qu’ils puissent redonner de l’espoir aux autres.

Lart peut-il débloquer des choses ?

C’est surtout la créativité qui est à la base de nombreuses choses. Des choses simples comme faire pousser des fleurs ou se battre pour les enjeux importants pour chacun. Pas seulement des activités artistiques, mais des activités tout court. Agir et se sentir capable de faire. Retrouver le goût du jeu, par exemple, sans mettre des enjeux partout. Sortir des sentiments d’impuissance et ne plus se sentir anéantis.

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