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« La plus grande vulnérabilité que ce virus a révélée, c’est celle du système économique dérégulé »

Et si la crise sanitaire qui secoue la planète était une opportunité pour l'humanité ? Et si cet arrêt forcé nous offrait la possibilité d'imaginer un futur plus écologique et solidaire ? Nous avons posé la question au journaliste Laurent Testot, qui publie avec Laurent Aillet "Collapsus". Un ouvrage qui rassemble les analyses de 40 experts de toutes disciplines face aux enjeux écologiques de demain.
Par Sandra Coutoux
picto_1 Crédit : Austin Distel

Est-ce que la crise sanitaire que nous traversons avec le coronavirus offre une opportunité de prendre conscience de la fragilité de notre système économique mondialisé ?

C’est effectivement la première leçon que nous administre le coronavirus. Il dévoile les faiblesses de notre monde hyperconnecté : les structures de santé ont été démantelées au nom de la rigueur budgétaire, et elles se révèlent déficientes quand émerge une urgence ; les avions volent vite, et le virus en les empruntant se déplace plus vite que ses prédécesseurs. Mais c’est aussi une course planétaire  contre l’épidémie  : le génome de ce virus a été séquencé en une semaine, et un vaccin sera peut-être rapidement conçu.

Sommes-nous avec cette crise sanitaire et économique, déjà dans une étape supérieure d’un effondrement global (après l’effondrement du vivant) ?

Comme vous le soulignez, au final, la plus grande vulnérabilité que ce virus a révélé, c’est celle du système économique dérégulé et spéculatif. À l’heure où je vous réponds, ce 16 mars, les indices boursiers des grands marchés financiers se sont réduits aux deux tiers de leur valeur de début janvier. En matière financiers, c’est colossal. Cette vulnérabilité des marchés financiers sera lissée à terme par les États. Le capitalisme se nourrissant des chocs qu’il provoque, cela augure un avenir dans lequel les États devront accroître leur pression fiscale et conséquemment sécuritaire sur les populations. De là à pronostiquer un effondrement global, nous en sommes très loin…

Dans Collapsus,  des experts de nombreuses disciplines vous livrent leurs analyses des défis en cours pour la planète. Quels sont les points de convergence que vous avez relevés ?

Avec Laurent Aillet, codirecteur de l’ouvrage, nous avons souhaité recueillir des avis plausibles sur le futur. Nous sommes partis du constat qu’il existait des récits de l’avenir de toute nature. Certains sont extrêmement optimistes, d’autres très sombres. Nous avons d’abord souhaité rappeler le cadre dans lequel se joue l’avenir, qui est celui des limites planétaires, car il disqualifie par exemple tout récit qui postule une croissance économique infinie. Sur cette base, nous avons retenu une quarantaine d’analyses plausibles, pour les confronter à l’hypothèse de l’effondrement de notre civilisation. À cet égard, certains des auteurs sollicités sont très dubitatifs, quand d’autres se disent extrêmement inquiets. Mais très nombreux sont ceux qui pensent que des mesures politiques, sociétales et/ou économiques pourraient influer positivement sur le futur.

Que préconisent les experts mis en avant dans votre livre pour faire face à l’urgence ?

Chacun répond dans son champ de compétence. Les biologistes appellent à protéger le vivant, les écologues à cesser d’artificialiser les sols, les juristes exhortent à poursuivre les États pour garantir la survie des écosystèmes ou le respect des accords de réduction des gaz à effet de serre. Des politiques souhaitent voir abroger le dogme ultralibéral qui fait de l’économie dérégulée la boussole de l’action publique, des économistes espèrent réviser les indicateurs pour qu’ils reflètent plus fidèlement la réalité, enfin les psychologues donnent des conseils pour ne plus se laisser tromper par notre cerveau quand celui-ci nous susurre que nous ne risquons rien à ne rien faire… Bref, les éléments de solution existent, mais il faudra que des équipes transdisciplinaires s’associent pour les articuler en systèmes réalistes. C’est le chantier des prochaines années : partager les savoirs de chacun, à égalité de statut entre les disciplines académiques, pour construire des solutions applicables.

De quoi devons-nous nous préparer à faire le deuil ?

Une bonne part des écosystèmes est déjà très simplifiée, voire en voie de désintégration. Nous ne voyons déjà plus autant d’animaux qu’autrefois, les forêts sont moins diverses… La solastalgie, cette émotion de regret et de colère que nous ressentons face à un environnement qui se dégrade ou part en flammes, va frapper de plus en plus de personnes alors que les dégâts deviennent plus perceptibles. Retenons surtout que si les ressources, comme c’est probable en ces temps d’accélération du réchauffement climatique, deviennent moins abondantes, il faudra avant tout veiller à ce que les plus vulnérables soient assistés, quitte à ce que nous subissions des privations. C’est à ce prix que nous resterons humains.

 

 

A lire : Collapsus. Changer ou disparaître ? Le vrai bilan sur notre planète, sous la direction de Laurent Aillet et de Laurent Testot, Albin Michel, 2020.