Article

“La permaculture peut inspirer un nouveau modèle d’entreprise”

Inspiré par la permaculture, Sylvain Breuzard a imaginé un nouveau modèle de développement pour Norsys, l’entreprise qu’il a fondée en 1994. Le principe : prendre soin de ses collaborateurs ainsi que de la Terre (en limitant les émissions carbone, notamment), et redistribuer le résultat de l’entreprise à ses collaborateurs.
Par Philippe Lesaffre
Sylvain Breuzard
picto_1 Sylvain Breuzard (Norsys)

« J’essaye de semer des graines. » Sylvain Breuzard, pdg de l’entreprise de services informatiques Norsys, a publié au début de l’année La permaentreprise. Un modèle viable pour un futur vivable, inspiré de la permaculture aux éditions Eyrolles. Mouvement UP a voulu en savoir plus.

“L’économie au service de l’homme”

Comment en êtes-vous arrivé à réfléchir à la transformation de votre entreprise ?

C’est un sujet qui m’habite depuis 20 ans. À l’époque, je m’occupais d’un réseau de chefs d’entreprise, j’étais président national du Centre des jeunes dirigeants d’entreprise, et la RSE arrivait en France. Je voulais qu’on la mette en place de façon significative, car l’idée du réseau était de mettre l’économie au service de l’homme. Je suis allé plus loin avec mon entreprise Norsys, fondée en 1994. ​Mais globalement, la mise en œuvre de la RSE reste insuffisante. Il suffit de voir comment la planète se dégrade sur le plan environnemental, mais aussi social. Il faut se remettre en question. Et j’ai senti que la permaculture, dont on parle depuis quelque temps, pouvait inspirer un nouveau modèle d’entreprise.

Quel est l’objectif de la permaculture ?

C’est chercher les moyens de rendre la Terre habitable pour les êtres humains. Cela dépasse le fait de produire, d’alimenter les personnes. La permaculture a trois objectifs : il faut prendre soin des hommes, de la Terre, tout en fixant des limites à la consommation et ​en redistribuant les surplus. Quand j’ai découvert ​cette philosophie, je ne connaissais pas d’entreprises qui se préoccupaient de tout cela. Chez Norsys, on n’y était pas non plus. J’ai creusé le sujet et me suis aperçu qu’il y avait ​12 principes ​de conception pour ​la mettre en œuvre, comme l’utilisation des énergies renouvelables.

Creuser le concept de permaculture

Et vous vous êtes donc lancé…

En 2019, j’ai lancé un groupe de travail, avec des personnes déjà sensibilisées, engagées, ouvertes sur tous ces sujets. On a creusé le concept de permaculture et on a essayé d’imaginer un modèle de développement adapté à notre entreprise. Notre réflexion a abouti à la fin de l’année et on a conçu cette permaentreprise.

Mon but est de poursuivre ce chemin à Norsys, tout en cherchant à essaimer le modèle. J’ai alors publié l’ouvrage La permaentreprise. Un modèle viable pour un futur vivable, inspiré de la permaculture pour justement inspirer, et j’ai été invité à plusieurs conférences dans des ​réseaux d’entreprises, dans des écoles, des formations ​de dirigeants. Je sens le vent du changement, quelque chose se passe. J’ai aussi lancé l’école de la permaentreprise, afin de faire connaître le modèle de développement et de former à sa mise en œuvre. C’est semer la graine et regarder comment elle pousse. La promotion pilote vient de démarrer, tout est à construire…

Réussir avec une autre vision que celle qui domine.

C’est-à-dire ?

En réalité, mon projet, depuis que j’​ai créé mon entreprise, est de montrer que l’on peut réussir dans le développement d’une société avec une autre vision que celle qui domine – à savoir chercher à maximiser le profit, coute que coute. Et je souhaite le démontrer par les actes. Ce que je dis, je le fais. Et avec de bons résultats économiques, on peut inspirer… Du coup, on peut faire bouger les lignes, c’est ce que j’ai indiqué dans le livre. Par ailleurs, ​certaines entreprises veulent bien se remettre en question, mais comment faire ? Elles ne le savent pas.

Les entreprises se questionnent ?

Je me base sur mes rencontres. Ce que je ressens, c’est qu’il y a une conscience des choses, mais il y a encore un manque de lucidité. Les entreprises voient bien qu’il y a des attentes de la part des salariés, sociales comme environnementales, et qu’il y a de la fragilité, des burn-out, mais derrière, que se passe-t-il ? Cela coince ! La lucidité, c’est être conscient et agir. Certaines entreprises font des choses de manière ponctuelle et dans certains domaines, comme celui du handicap par exemple, mais il manque une approche globale.

À Norsys, concrètement, quelles étapes ont été nécessaires pour concevoir votre permaentreprise, après le groupe de travail ?

J’ai adapté les principes éthiques de base de la permaculture à l’entreprise : prendre soin des hommes et des femmes, préserver la planète, se fixer des limites, et redistribuer la richesse. J’ai ensuite transposé les principes de conception de la permaculture en principes de design d’une entreprise. Puis j’ai identifié 23 objectifs d’impact incontournables, si l’on veut faire évoluer le monde dans le bon sens. Par exemple, une contribution nette et positive en carbone entre 5 et 10 ans, redistribuer 50 % des résultats de l’entreprise aux salariés et à la société civile (intégrant les impôts).

J’ai enfin traduit des concepts de la permaculture comme la régénération des ressources utilisées, l’agence des écosystèmes dans le monde de l’entreprise. Par exemple, comment régénérer les femmes et les hommes qui travaillent dans l’entreprise ? Leur énergie ? Leur employabilité ?

Chercher du sens dans la vie professionnelle

Et qu’est-ce que tout cela peut apporter à vos collaborateurs ?

On voit peu à peu que les femmes et les hommes, jeunes et moins jeunes, ont envie d’être dans des entreprises qui se préoccupent de l’état du monde, ils recherchent du sens à leur vie professionnelle et surtout un engagement concret de l’entreprise. Je ne le voyais pas il y a 10 ans. Le meilleur signal est venu en octobre 2018 avec le Manifeste pour un réveil écologique signé par 32 000 étudiants, qui ne veulent plus travailler pour des entreprises polluantes, fortement émettrices de gaz à effet de serre. Le projet de permaentreprise répond au final à cette attente d’engagements.

Ensuite, le modèle de la permaentreprise rend l’entreprise plus attractive. C’est particulièrement important dans des secteurs à pénurie de compétences. À Norsys, cela nous permet d’embaucher de bons profils dans l’informatique, alors qu’il en manque des milliers en France et dans le monde…

Par ailleurs, cela a pu renforcer leur adhésion à l’entreprise, réduire le turnover. Leur proposer d’être acteur d’un projet de permaentreprise, c’est créer de l’énergie positive. Ce n’est pas négligeable en cette période actuelle.

Pouvez-vous en dire un peu plus ?

La permaentreprise pousse à un fonctionnement très collaboratif, à se réinventer, à innover et expérimenter. Reprenons l’exemple de la  “régénération de l’énergie des collaborateurs”. Un des leviers est de passer une journée avec tous les nouveaux collaborateurs. La matinée est consacrée à des exercices qui facilitent l’expression de leur regard sur l’entreprise, et, de notre part, une écoute active. L’après-midi, nous expliquons le modèle de permaentreprise sous forme de jeux.

Mais il y a d’autres leviers pour régénérer : l’organisation du travail, la flexibilité des horaires, la mise en place de salles de sieste et de sport, un management qui soit axé sur l’ouverture d’esprit, le dialogue, la bienveillance. La mise en place du télétravail en 2015 y répondait également afin de faciliter un juste équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle. Et cela nous a permis de réduire nos émissions, en réduisant les déplacements. Sa mise en place a été laborieuse car de nombreux collaborateurs travaillaient chez des clients fermés à cette démarche. Mais, en 2019, 40 % des collaborateurs en bénéficiaient, et nous n’avons pas été déstabilisés par le premier confinement.

Au final, cette préoccupation de régénérer les énergies des collaborateurs nous a permis d’être en croissance en 2020. Mais restons humbles, car notre secteur d’activité est porteur. On aurait eu beaucoup plus de difficultés dans l’événementiel, par exemple.

Ce modèle de permaentreprise crée un cercle vertueux économique.

Justement, pour la transformation, toutes les entreprises peuvent s’y mettre, peu importe la taille ou le secteur d’activité ?

La taille de l’entreprise joue, mais aussi d’où l’on part. Plus l’entreprise est de grande taille, plus le modèle est long à décliner, car la démarche collaborative est essentielle. Néanmoins, une petite société, qui part de loin en matière d’engagements sociaux et environnementaux mais aussi de management collaboratif, mettra peut-être plus de temps qu’une plus grande entreprise ayant déjà fait un certain chemin.

C’est ce qui s’est passé à Norsys. La construction du projet de permaentreprise s’est déroulée avec un groupe de 10 collaborateurs, en 4 mois, à raison de 2 jours de travail par mois. Trois personnes préparaient les séances de travail, tout en formulant peu à peu le projet de permaentreprise de Norsys. En 5 mois, c’était réglé. Mais nous avions déjà fait un chemin significatif qui nous avait permis d’être labellisés B-corp, et d’être reconnus comme entreprise à mission.

Et en ce qui concerne les secteurs d’activité, pour certains, c’est plus difficile. Comme dans la chimie, dans l’usage d’énergies fossiles, le transport, etc. Mais il y a un autre facteur de blocage, et non des moindres : si les actionnaires ne sont pas ouverts à ce modèle, n’y pensez pas ! Il faut sensibiliser à ce niveau et convaincre que ce modèle de permaentreprise crée un cercle vertueux économique, alors qu’il rejette le principe de maximisation des profits qui s’avère destructeur.

La Permaentreprise. Un modèle viable pour un futur vivable, inspiré de la permaculture, de Sylvain Breuzard, illustré par Etienne Appert, publié aux éditions Eyrolles

Sylvain Breuzard sera au salon PRODURABLE le 17/09/2021 : il participe à la plénière “Régénérer l’économie, la finance, l’entreprise : refonder le système ?”

Ce qui pourrait vous intéresser

Article -
Par Sandra Coutoux

"Ici, c’est l’entreprise qui s’adapte aux salariés, pas l’inverse"

A Séquences Clés Productions, une agence de communication audiovisuelle située à Paris, l'équipe est composée à 80 % de professionnels touchés par un handicap physique, sensoriel, mental ou psychique. Cette "entreprise adaptée" transforme les différences en forces, au service de la créativité.

Solidarité
Article -
Par Sandra Coutoux

Ce que le réveil écologique des étudiants a changé

En septembre 2018, 30 000 étudiants signaient le Manifeste pour un réveil écologique. Ce collectif travaille aujourd'hui à intégrer les questions écologiques dans les programmes de l'enseignement supérieur et à aider les jeunes diplômés à choisir un employeur engagé dans la transition écologique. Entretien avec Olivier Truffinet, l'un des ses membres.

Écologie Société
Article -
Par Philippe Lesaffre

Cécile Colonna d’Istria, fondatrice de PRODURABLE : "On la fera, cette régénération"

Mouvement UP a interrogé Cécile Colonna d’Istria, fondatrice du salon PRODURABLE, le rendez-vous européen des acteurs et des solutions de l'économie durable, prévu le 15 septembre à Paris.

Écologie