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« La dysphorie de genre n’est pas une maladie, mais une souffrance »

Dans son livre "Ce corps, n'était pas le mien", Béatrice Denaes partage l'histoire de sa transition de genre. Prisonnière d'un corps d'homme pendant près de 60 ans, elle a attendu la retraite pour s'autoriser à être elle-même et nous livrer le récit de sa renaissance. Rencontre.
Par Sandra Coutoux
picto_1 © Astrid di Crollalanza

« La naissance de mes enfants a été une de mes plus grandes joies dans ma vie et, en même temps, une douleur, car j’aurais voulu pouvoir les porter »

Quand avez-vous su que vous n’étiez pas « dans le bon corps » ?

C’est à l’école que la sensation d’être mal dans ma peau s’est révélée. Dès l’âge de 4-5 ans, je sentais que quelque chose clochait, je ne me sentais pas être un garçon, ce corps me gênait, ne correspondait pas à mon ressenti. Tout ce que je savais, c’est que j’enviais les filles, que je voulais être comme elles. A cette époque, on ne parlait pas de transidentité, et je n’ai jamais exprimé mon malaise à quiconque. Pendant des années, j’ai même pensé que ce sentiment était peut-être une perversion. Je ressentais surtout un mal-être terrible. J’ai construit une famille en rencontrant ma femme Christine. La naissance de mes enfants a été une de mes plus grandes joies dans ma vie et, en même temps, une douleur, car j’aurais voulu pouvoir les porter. Je me suis noyé dans mon travail de journaliste et de médiateur à Radio France, jusqu’au burn-out pour fuir ma souffrance. En 2013, la découverte du livre d’Olivia Chaumont, D’un corps à l’autre, dans lequel elle raconte sa transition, m’a redonné de l’espoir. Je me suis autorisée à envisager la même démarche. J’ai cependant attendu la retraite pour me lancer, car j’avais peur du jugement et des moqueries. Aujourd’hui, je suis enfin moi-même, je suis la femme que j’ai toujours ressenti être. Cette renaissance m’a apporté un grand bonheur.

Quelles ont été les conséquences de ce sentiment de ne pas être dans le bon corps sur votre vie ?

La dysphorie de genre n’est pas une maladie, mais une souffrance. Cette souffrance, je l’ai cachée toute ma vie. Tout simplement parce qu’à mon époque, le simple mot transidentité n’existait pas. Cela m’a conduite à ressentir une mélancolie quasi-permanente et à parfois envisager le suicide. Il n’y a rien de plus douloureux que de jouer un rôle, de ne pas pouvoir exprimer qui on est. Enfant, mon mal-être faisait de moi une cible de choix pour les moqueries. Je me demandais si j’étais un garçon, une fille, ou un monstre. Je n’ai pas eu d’enfance. Après un burn-out professionnel, vers 60 ans, je me suis dit que je ne pouvais pas mourir dans un corps qui n’était pas le mien. Cela me révolte quand je lis ici et là que la transidentité est un « effet de mode » influencé par les réseaux sociaux. A mon époque, il n’y avait pas Instagram et, pour autant, je ne me reconnaissais pas dans le genre assigné à ma naissance.

Quels progrès reste-t-il à faire pour mieux accompagner la transidentité en France ?

En tant que coprésidente de l’association Trans Santé France, je milite pour le dépsychiatrisation du parcours de transition. Dans le parcours classique, remboursé par la Sécurité sociale, les personnes trans sont suivies par un psychiatre pendant deux ans, avant d’accéder à une opération de transition. Nous militons pour l’autodétermination éclairée. Plus globalement, la transphobie, qu’elle soit institutionnelle ou sociétale, est insupportable. J’ai été profondément marquée par le suicide de la jeune Louna, à Lille, une jeune fille trans de 17 ans rejetée par ses parents et son lycée, qui lui avait d’ailleurs refusé le droit de s’habiller avec une jupe. C’est une injustice terrible. Si la loi a évolué, (en particulier pour le changement de prénom et d’état civil depuis 2016), elle n’est pas toujours respectée, et les personnes trans se heurtent à de nombreux blocages administratifs. Il est urgent que notre société accepte la diversité et la différence et soit dans l’ouverture et la tolérance.

Pour aller plus loin:

Ceci n’était pas mon corps de Béatrice Denaes. First Editions.

Retrouvez notre dossier complet sur la transidentité dans notre dernier magazine Mouvement Up #8 A Hauteur d’enfant, à commander sur notre boutique ici. 

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