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« La décroissance propose d’aller vers une croissance soutenable et durable »

La décroissance est-elle une solution aux défis écologiques et sociaux qui nous attendent ? Le sujet fait débat, y compris chez les écologistes. Vincent Liegey, chercheur et auteur de « Décroissance, Fake or not ? », publié chez Tana Editions, déconstruit les idées reçues et nous éclaire sur le sujet. Entretien.
Par Sandra Coutoux
picto_1 Crédit : Nikola Jovanovic / Unsplash

Idée reçue n°1 : la décroissance, est-ce vraiment vivre avec moins ?

La première réaction intuitive qui se manifeste lorsque l’on parle de décroissance, c’est la peur de perdre de l’argent et du confort. Cette réaction questionne surtout nos croyances entretenues par un système bâti sur le « toujours plus ». L’augmentation du PIB (l’indicateur économique qui permet de quantifier la valeur totale de la « production de richesse » annuelle effectuée par un pays) oublie cependant de prendre en compte les impacts négatifs de cette course à la productivité : la pollution, les conditions de travail, l’extraction des ressources limitées, comme les énergies fossiles.

Le PIB est le symbole d’une logique économique qui pousse les entreprises à programmer l’obsolescence de leurs produits, pour vendre toujours plus pour survivre. La société de la croissance a créé la malbouffe, qui nous pousse à acheter des produits ultra-transformés. Elle a créé des besoins via la publicité et les médias, sans répondre à nos besoins essentiels.

Parler de décroissance, c’est donc d’abord questionner ce modèle dominant. C’est y opposer l’alternative d’une abondance frugale : c’est-à-dire le fait de vivre mieux avec moins. Dans le système actuel, les inégalités sont telles que ce chemin n’est pas possible pour tout le monde. Certains ont des crédits à payer, les prix de l’essence et l’énergie augmentent, et, même en travaillant, il est difficile parfois de boucler les fins de mois. Ce constat doit nous pousser à réfléchir à une alternative collective, car le modèle de la croissance n’a résolu ni le chômage, ni la pauvreté. Au contraire, les inégalités ont augmenté.

Idée reçue n°2 : la décroissance, est-ce la fin de l’économie mondialisée ?

Le débat autour de la décroissance s’invite aujourd’hui dans certains pays autour de sujets différents. Les peuples autochtones qui luttent contre les compagnies extractivistes, les jeunes Chinois qui refusent de se ruiner la santé comme leurs parents dans les usines, les jeunes diplômés français qui ne veulent plus travailler pour les entreprises qui polluent et qui le font savoir en signant le Manifeste pour un réveil écologique… Ces mouvements témoignent de l’éveil de la conscience écologique et sociale qui s’accélère à mesure que l’urgence climatique grandit. La France pourrait être le leader de la décroissance, mais c’est encore la croissance verte et la toute puissance de la technologie qui dominent encore les imaginaires.

Aller vers la décroissance, c’est aller vers une transformation de l’économie. Elle passera par la valorisation des métiers du soin, l’autonomie alimentaire et énergétique, et, donc, par un développement des low-tech, (pour l’isolation des maisons, par exemple) le développement des communs (qui remet en cause le droit de propriété au service de l’intérêt général), l’entraide et la démocratie participative. La décroissance est une solution pour anticiper l’effondrement d’un modèle qui menace l’équilibre du climat, du vivant, et donc de l’humanité.

Idée reçue n°3 : la décroissance ne serait pas possible ?

Les blocages sont surtout psychologiques et idéologiques. La décroissance propose de sortir de la croissance productiviste, pour aller vers une croissance durable, soutenable, respectueuse du vivant, de la planète et des besoins essentiels humains. L’expérience du confinement, nous a donné un aperçu de ce qui est vraiment important dans nos vies, et la question du sens de nos vies est plus présente qu’avant. L’exemple de la convention citoyenne pour le climat – où 150 citoyens ont été tirés au sort et formés par les meilleurs experts -, peut aboutir à des mesures audacieuses en l’espace de quelques week-ends.

Les freins ne sont pas forcément du côté des citoyens. Les blocages se situent aujourd’hui dans notre système démocratique, médiatique et politique, qui refuse de prendre au sérieux ce sujet et préfère mettre la lumière sur les idées ultra-conservatrices portées par Eric Zemmour, par exemple. Le chaos reste toutefois un accélérateur de la transformation de nos comportements, comme le rappelle l’essayiste Noami Klein dans son livre La Stratégie du choc. Jusqu’à présent, chaque crise a permis à l’ultra-libéralisme de prospérer, mais j’ai bien peur que la technologie ne suffira pas à ralentir le réchauffement climatique. C’est à nous de redéfinir nos besoins vitaux et à y répondre de façon soutenable, conviviale et juste. La solution n’est pas à chercher à l’extérieur mais à l’intérieur de nous.

Pour aller plus loin : Vincent Liegey, ingénieur de formation, travaille et vit à Budapest, où il coordonne Cargonomia, un centre de recherche et d’expérimentation sur la décroissance.