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Jeremy Rifkin prédit la fin imminente de la « civilisation fossile »

L’accélération du réchauffement climatique suscite une inquiétude grandissante, mais il est encore possible d’éviter le pire. C’est en tout cas le point de vue défendu par Jeremy Rifkin, dans son nouvel essai, Le New Deal vert mondial. L’économiste américain y prédit la fin imminente de la « civilisation fossile », et l’émergence concomitante d’une troisième révolution industrielle fondée sur le déploiement des énergies renouvelables. Irréaliste ? Pas vraiment : l’homme a un plan, et il nous l’expose.
Par Olivier Sarreta
picto_1 Crédit photo : Reda Settar

La couverture de votre nouvel ouvrage fait dans la précision : vous y affirmez que la civilisation fondée sur les énergies fossiles va s’effondrer d’ici à 2028. Pourquoi cette date ?

Cela pourrait survenir un an avant ou après, mais ce n’est pas une projection au doigt mouillé. De nombreuses études et rapports issus de la communauté bancaire, des assurances et des consultants de différents secteurs (transports, immobilier…) suggèrent que nous sommes au bord de la plus grande bulle de l’histoire : la bulle carbone. Quand elle va éclater, c’est toute la civilisation fondée sur les énergies fossiles qui va exploser.

Pour quelle raison ?

Cette année, le coût moyen de l’électricité solaire et éolienne a non seulement plongé sous celui de l’électricité produite à partir du nucléaire, du pétrole et du charbon, mais aussi sous le coût du gaz naturel. Et ça ne fait que commencer, un peu à la manière des puces électroniques ces 30 dernières années. Le soleil et le vent ne vous envoient jamais de facture ! Ce qui n’est pas le cas des énergies fossiles…

Selon vous, le monde de la finance n’y est pas insensible…

Effectivement. Il y a cinq ans, l’entreprise financière Citigroup a senti cette tendance et a publié une étude mettant en lumière que l’on pourrait être « assis » sur près de dix mille milliards de dollars d’actifs bloqués dans l’industrie de l’énergie fossile, en raison de l’émergence du solaire et de l’éolien.

Qu’entend-on par « actifs bloqués » ?

Ce sont tous ces droits d’exploitation, et toutes les infrastructures et les équipements (oléoducs, gazoducs, raffineries…) dans lesquels les sociétés pétrolières ont investi pour extraire des énergies fossiles, et qui ne seront jamais utilisés, et donc pas amortis. C’est la plus grande bulle de l’histoire, et elle est sur le point d’éclater. L’effondrement est déjà perceptible ces quatre dernières années, onze mille milliards de dollars d’actifs ont déjà fui les énergies fossiles.

Où sont-ils partis ?

Cette fuite est menée par les fonds de pension. Karl Marx se retournerait probablement dans sa tombe s’il apprenait qu’aujourd’hui, le plus grand groupe capitaliste du monde est composé de centaines de millions de retraites de travailleurs (sourire). Les fonds de pension ont bien analysé ce qu’il se passait avec les énergies fossiles, et ils ont tourné leur regard dans une autre direction…

Ce qui nous conduit à aborder la troisième révolution industrielle que vous appelez de vos vœux. Sur quoi est-elle fondée ?

Toutes les grandes révolutions reposent sur un changement d’infrastructures. L’infrastructure change tout : le modèle économique, la gouvernance, l’environnement… Elle repose sur trois composantes : de nouveaux moyens de communication, de nouvelles énergies, et de nouveaux modes de transport. C’est de la conjugaison de ces trois éléments que naît un nouveau monde. À chaque révolution industrielle, on retrouve ce tryptique. L’Angleterre du 19e siècle constitue à ce titre une excellente illustration. À cette époque, la presse à imprimer a convergé avec le charbon, autorisant une diffusion sans précédent de l’information, et une grande amélioration de l’éducation. Dans le même temps, la vapeur a rencontré le rail, et a profondément changé notre rapport à l’espace et au temps, contribuant aussi à modifier notre habitat en faisant naître de grandes agglomérations. Enfin, les coûts d’extraction du charbon étaient tels, qu’il nous a fallu créer un nouveau système économique : le capitalisme. La deuxième révolution, aux États-Unis, a suivi un paradigme semblable. Le téléphone a révolutionné la communication grâce à l’électricité, le pétrole du Texas a permis à Ford de développer la voiture individuelle, qui a elle-même contribué, entre autres, au développement des banlieues et à faire émerger de nouvelles industries (tourisme, fast-food…) Encore une fois, l’infrastructure change tout.

Et la troisième révolution industrielle n’échappe pas à la règle…

Nous sommes arrivés au bout des capacités de la deuxième révolution industrielle. Elle agonise. Tous les secteurs (production d’énergie, transports et télécommunications) en sortent. Il n’y a qu’à voir les choix effectués par les géants des nouvelles technologies. Apple, Google, Amazon : tous leurs data centers fonctionnent – ou fonctionneront bientôt – grâce aux énergies renouvelables. Le secteur automobile est à l’avenant. Volkswagen a d’ores et déjà annoncé que les derniers modèles à combustible fossile sortiraient en 2026.

Les signes de ce changement sont-ils aujourd’hui perceptibles ?

Il y a une règle avec toutes les grandes disruptions infrastructurelles : ce n’est pas la puissance de la concurrence qui compte, mais la vitesse à laquelle le changement intervient quand l’innovation se fait jour. Quand l’électricité est arrivée et a concurrencé l’éclairage au gaz, les investissements ont migré très rapidement de l’un vers l’autre. En Allemagne, en 2003, l’éolien et le solaire ne représentaient que 3 à 4 % des investissements ; en 2014, c’était déjà 14%. Ces 14 % peuvent paraître dérisoires, mais en réalité ils constituent un point de bascule. Il a été atteint si vite que les investissements dans les énergies fossiles ont subitement plongé. Entre 2010 et 2015, l’industrie a perdu près de 300 milliards de dollars. Aux États-Unis, on estime que le point de pivot sera atteint en 2023. Et à l’échelle du globe, il faudra attendre… 2028 (sourire).

2028, c’est demain. La troisième révolution industrielle ne risque-t-elle pas de se heurter à certaines résistances. Notamment de la part de pays qui ont bâti leur prospérité sur la production des énergies fossiles ?

Ce qu’il faut comprendre, c’est que le marché parle aujourd’hui, et il est bien plus puissant que n’importe quel pays producteur. Mais le marché se contente de suivre les tendances ! À commencer par celle impulsée par l’Union européenne. Celle-ci s’est fixé comme objectif d’atteindre 20 % d’énergies renouvelables dans son mix énergétique à l’horizon 2027. Depuis, la Chine lui a emboîté le pas, et elle avance vite. Elle est aujourd’hui le premier producteur mondial d’EnR. Les investissements migrent naturellement…

Les deux premières révolutions industrielles ont entraîné de véritables bouleversements économiques et sociaux. La troisième aura-t-elle des conséquences semblables ?

Un nouveau système est effectivement en train d’émerger. Mais le mieux pour en saisir les enjeux, c’est encore de faire un détour par la biologie.

C’est inattendu…

Énergie, communication, mobilité. Tous les organismes vivants font converger ces trois paramètres. Ils doivent avoir accès à une source d’énergie pour rester en vie, se mouvoir pour survivre, et communiquer pour interagir. D’une certaine manière, nos infrastructures n’en sont que le reflet à grande échelle : elles réunissent des grandes collectivités qui déploient des interactions spécifiques, et s’engagent dans un certain type de vie économique et sociale. Les infrastructures nées de la première et de la deuxième révolution industrielle étaient centralisées et verticales. C’est comme cela qu’à la fin du 20e siècle, nous nous sommes retrouvés avec 500 multinationales, produisant un tiers du PIB mondial, et les huit personnes les plus riches du monde qui possèdent autant que les 3,5 milliards d’habitants les plus pauvres.

La troisième révolution industrielle va-t-elle nous faire sortir de cette verticalité ?

Notre monde est de plus en plus interconnecté. Prenons l’exemple de l’habitat. La première révolution industrielle a fait naître les grandes métropoles et la deuxième les banlieues. La troisième va donner naissance à un système réticulaire et nodal, qui connectera tous les bâtiments entre eux. Et ceux-ci ne seront pas seulement des lieux de consommation, ils seront aussi des espaces de production et de stockage d’énergie. La mise en place de cette infrastructure est forcément porteuse de bouleversements, aussi bien sociaux qu’économiques.

Il est temps de passer de l’âge du progrès à celui de la résilience

Le capitalisme tel qu’on le connaît est-il en train de vivre ses dernières heures ?

Le business model est en train de changer. Même si les premières sociétés nées d’Internet, comme Amazon, ont continué d’appliquer l’ancien, les lignes bougent aujourd’hui – je ne serais d’ailleurs pas étonné que ces entreprises disparaissent d’ici une vingtaine d’années, si elles gardent leur forme actuelle. On a toujours enseigné en économie que l’optimum du marché est atteint lorsque vous vendez au coût marginal. Mais on n’a jamais anticipé une révolution numérique qui induirait des coûts marginaux aussi faibles, avec pour conséquence des perspectives de profits qui le sont tout autant. Dans ces conditions, comment faire de l’argent ? Aujourd’hui, les fondamentaux de l’économie ne sont plus adaptés au monde numérique. Les transactions, la relation vendeur-acheteur : toutes ces notions classiques sont appelées à évoluer.

Sous quelle forme ?

Nous allons passer des transactions et des marchés, à des flux et des réseaux ; de vendeurs et d’acheteurs à des fournisseurs et des utilisateurs ; de la propriété à l’accès ; du PIB à des indicateurs de qualité de vie ; de la productivité à la régénération ; d’externalités à la circularité, etc. Tout cela est très nouveau et reste à créer. C’est la plus grande révolution économique depuis l’avènement du capitalisme au 19e siècle ! Mais tous les digital natives comprennent que les nouvelles infrastructures sont faites pour être décentralisées, et que l’ouverture et la transparence sont les meilleurs moyens de tirer parti de la puissance du réseau.

A quoi ressemblera l’entreprise de demain ?

Dans les 20 prochaines années, nous allons voir éclore un modèle beaucoup plus décentralisé, dans lequel vont s’insérer des PME et des coopératives bien plus agiles que les géants du Net d’aujourd’hui. Ce modèle va nous faire glisser progressivement de la globalisation – 500 grandes sociétés qui font tourner le monde – à la « glocalisation », un phénomène qui va notamment permettre aux régions et aux collectivités locales de devenir beaucoup plus autosuffisantes mais globalement connectées. L’infrastructure ne doit en aucune manière être privatisée. Dans un monde glocalisé, le pouvoir au peuple n’est pas un simple slogan politique, c’est une réalité.

Quel rôle peuvent (et doivent) jouer les États dans ce monde « glocal » ?

Les États-nations ne vont pas disparaître, ils ont un rôle à jouer. Notamment en matière de législation, de normes et de codes. Mais ils doivent surtout accompagner les régions et les laisser s’épanouir. Il faut comprendre qu’à travers la glocalisation, toutes les régions – et je ne parle pas uniquement de la Catalogne ou du Québec -, peuvent, avec très peu de coûts fixes et un coût marginal proche de zéro, être présentes à travers le monde entier, sans recourir aux États ou aux grandes entreprises. Elles ont cette agilité. Mais à l’heure actuelle, tout cela ne va pas assez vite.

On a d’ailleurs parfois le sentiment qu’il est trop tard pour agir

Pour être honnête, il est assez tard (sourire). Nous sommes à un moment charnière de l’histoire. Nous sommes à la veille de la sixième extinction de masse des espèces, et nous dormons ! Il est temps de passer de l’âge du progrès à celui de la résilience. Fort heureusement, nous pouvons le faire. La première révolution industrielle a pris 30 ans. La deuxième, 25 ans. Le New Deal vert peut être mis en place en 20 ans. En Europe, trois régions test le font déjà. La technologie est là, le marché est prêt, on n’a même pas besoin de nouveaux impôts ! Surtout, les jeunes générations n’attendent que cela.

On sent poindre chez vous un peu d’optimisme à l’évocation de la jeunesse

Cette année, trois grandes manifestations ont réuni des millions de jeunes gens à travers la planète. Étudiants, lycéens, millenials : ils sont tous sortis dans la rue pour alerter sur l’urgence climatique, et exiger un New Deal vert. Cette protestation n’a rien à voir avec ce que nous avons connu jusqu’ici : pour la première fois, deux générations ont appelé à une révolte planétaire, parce qu’elles se voient comme une espèce en danger. C’est aussi la première fois que des gens battent le pavé pour préserver la biosphère, au nom d’une communauté humaine indivisible, sans tenir compte des frontières traditionnelles de tous ordres. Il faut qu’ils continuent. Ils étaient des millions ? Il faut qu’ils soient des dizaines de millions la prochaine fois. Mais ils ne doivent pas attendre que les gouvernements s’activent.

Les gouvernements ne sont pas à la hauteur des enjeux selon vous ?

Les gouvernements ont encore partie liée avec de « vieux » intérêts, comme les industries fossiles. Ils n’ont pas conscience de l’énormité de la bulle qui est en train de se créer. Or, tous les pays qui sont aujourd’hui dépendants de ces énergies courent au devant de graves problèmes. Qu’il s’agisse des pays producteurs ou non. Pourtant, on continue à investir dans des pipelines et des plateformes pétrolières… Les dirigeants n’arrivent pas à voir au-delà du prochain bilan trimestriel. Aujourd’hui, nous avons besoin de leaders politiques comme Alexandria Ocasio-Cortez (plus jeune élue au Congrès américain, connue pour son engagement environnemental). Il faut qu’il en émerge des millions comme elle, à tous les échelons de la politique et de l’économie. Les jeunes générations doivent être en première ligne. Elles doivent prendre le pouvoir. Maintenant.

Glossaire

  • Glocalisation :

Ce néologisme, issu de la combinaison des mots « global » et « local », est né d’une expression japonaise « dochakuka » exprimant à l’origine l’adaptation locale des techniques agricoles étrangères. De nos jours, le concept correspond à la conciliation entre les exigences de la mondialisation des marchés et celles des habitudes ou des cultures locales. Pour « l’entreprise-réseau », le terme désigne un mode de gestion à la fois global et local dans le cadre d’une économie mondialisée.

  • Système réticulaire et nodal :

Un système réticulaire est un système formé en réseau. Les points nodaux sont les points de rencontre du maillage.

 

 

« Pour la première fois, deux générations ont appelé à une révolte planétaire, parce qu’elles se voient comme une espèce en danger »