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Jean-Miguel Pire : « Chacun devra s’interroger sur ses priorités »

Comment chaque citoyen peut, à son niveau, préparer l’après-coronavirus ? Quelle société voulons-nous bâtir le jour d’après ? On en a discuté avec Jean-Miguel Pire, spécialiste des politiques culturelles et de l’histoire du libéralisme politique, qui vient de publier "Otium, art, éducation, démocratie" (Actes Sud). Dans cet ouvrage, il explore le concept de « loisir studieux ».
Par Philippe Lesaffre
Jean-Miguel Pire

Pour le chercheur à l’École pratique des hautes études, le loisir studieux est tout ce qui nous permet de « mieux comprendre le monde qui nous entoure », de « nous construire sans préjugés » et ainsi de « contribuer au bien commun ». On a voulu en savoir plus, et comprendre comment les citoyens pouvaient préparer le jour d’après.

MOUVEMENT UP: Comment vivez-vous ce confinement ?

Je vais bien et le confinement ne change pas grand-chose pour moi. Je travaille souvent à domicile, c’est mon quotidien : la lecture, l’écriture…

Pourquoi le sujet du « loisir studieux » vous a-t-il intéressé pour votre dernier ouvrage, Otium ?

Mes travaux portent sur la politique culturelle. Pour ma thèse, je me suis penché sur l’histoire du volontarisme culturelle de l’État : il s’agissait de comprendre pourquoi, dans une démocratie, il était important que le pouvoir exécutif ménage un espace favorable à la création artistique et instaure un accès à la culture pour tous, à la connaissance, aux œuvres artistiques et scientifiques. S’il a un accès à un temps désintéressé, l’individu peut réussir à construire sa singularité et sa liberté. J’ai remonté de plus en plus loin dans l’histoire des idées. Et, ce faisant, on en vient à cette question du loisir studieux, que les Grecs appellent skôlé et que les Romains l’otium.

« Comprendre le monde qui nous entoure »

Qu’entendez-vous exactement par Otium ?

Dans nos sociétés de liberté, les individus se soucient d’eux et sont dans cet otium, parfois de façon inconsciente. C’est tout ce qui permet à l’individu d’être plus lucide et de comprendre le monde qui l’entoure ou d’analyser le contexte de tel ou tel événement. Tout le monde possède la curiosité, et l’enjeu est de savoir comment on la favorise, on la développe. Ce n’est pas forcément un travail austère, cela peut même être joyeux et sensuel.

Ce loisir studieux nous permet de nous construire, d‘échapper aux préjugés, aux assignations culturelles, géographiques et sociales, pour exister comme une personne protagoniste de sa propre vie et, ainsi, de contribuer au bien commun. Car ce n’est pas une démarche narcissique ou égoïste, ou simplement du développement personnel. J’inscris l’otium dans une démarche d’engagement en faveur de la société. Dans l’Antiquité, on n’existe pas en dehors de la Cité. On comprend ainsi l’otium si l’on considère que l’individu, prenant soin de soi, prend également soin d’autrui et, donc, se soucie du bien commun.

« Remettre en question la domination des valeurs du marché »

Le mot otium est méconnu, non ?

Le mot otium a disparu de nos représentations et de notre vocabulaire. Le seul mot qui témoigne de la présence de l’otium, c’est sa négation, le négoce, c’est-à-dire, en latin, le nec otium. Retrouver notre otium, notre construction personnelle dans un objectif de bien commun, nous permettra peut-être, demain, de remettre en question la domination des valeurs du marché.

Car la société est dominée par les exigences de la production, imposant des critères d’efficacité, de rentabilité, d’utilitarisme. Ils sont antinomiques avec ceux de l’otium, c’est-à-dire le désintéressement, la gratuité, la lenteur. Le marché domine dans les domaines qui auraient dû lui échapper, comme la santé, l’éducation, la culture. Et cela nous emmène à la catastrophe.

L’équilibre entre otium et nec otium est une balance permanente, il faut en avoir conscience pour pouvoir savoir à quel moment on arbitre en faveur du négoce ou en faveur de l’otium. Et la période actuelle permet de le redécouvrir.

Que faut-il faire à l’école ?

Faudra-t-il davantage aborder cette question à l’école quand on sortira de cette crise sanitaire ?

Les écoles n’ont pas pris le chemin de l’otium. L’éducation est très utilitariste. Il s’agit de former des gens à un métier en délivrant des diplômes permettant de contribuer à la prospérité de chacun. C’est légitime, mais à mon sens ce n’est pas suffisant. Selon moi, après le déconfinement, il faudra reposer la question du désintéressement du savoir, car on peut apporter aux jeunes citoyens des savoirs utiles à long terme, des outils facilitant la réflexion, comme l’art le permet.

La paresse, qu’on pratique peut-être davantage actuellement, fait-elle partie de l’otium ?

L’otium peut être considéré comme de la paresse, oui. Mais il ne faut pour autant penser que c’est forcément infécond et que cela mène à l’impasse. En effet, je pense que la paresse peut être une bonne entrée en matière au sens où c’est un temps gratuit, non « utile », non « calculable ». On ne sait pas ce que l’on va faire de ce moment. On peut choisir de ne rien faire, mais on peut aussi se lancer dans quelque chose sans savoir où cela peut nous mener. Cette indétermination est une voie très féconde pour le développement de l’intelligence.

Cette posture désintéressée est essentielle pour comprendre l’otium. Elle peut être un point de départ très fructueux si l’on décide ensuite de progresser, en laissant son imagination et ses efforts aider à une meilleure compréhension de soi et du monde extérieur.

« Il va falloir s’exprimer »

Ce temps confiné peut-il ainsi nous encourager à nous questionner sur la place que l’on voudra occuper dans la société après le confinement ?

La pensée progresse vraiment si on est dans le dialogue avec autrui. Et, le jour d’après, il va falloir donner son opinion, s’exprimer sur ce que l’on a vécu. Le confinement est rude pour les personnes habituées à la liberté. Ainsi, la société va devoir se réorganiser en écoutant chacun de ses membres. Les gilets jaunes avaient exprimé cette envie de débattre. Cette demande va croître. Il faut que les citoyens soient incités à prendre la parole et à écouter les autres. En effet, le confinement forcé est un moment idéal pour se préparer au nécessaire grand débat qui va suivre.

Là, où « le marché n’a pas le droit de cité »

Un débat qui pourra porter sur les questions écologiques notamment ?

Après le confinement, on se demandera quels sont les domaines qui doivent échapper aux critères du négoce, du marché. Pour moi, la santé, l’environnement, la culture, l’éducation doivent être préservés, et l’Etat doit jouer son rôle de protecteur. Là, le marché n’a pas droit de cité. Il faut mobiliser les critères du souci d’humanité et de développement durable et non de rentabilité.

Comment y arriver ?

Je reste optimiste. Il conviendra de faire le bilan des trente dernières années. Ce sera une base permettant de favoriser le renouveau. Il faudra comprendre comment la logique du marché a pu nous conduire là où nous en sommes. On sait par exemple que le virus est lié à des destructions de l’habitat de certaines espèces sauvages, qui se sont ensuite rapprochées des habitats humains et les ont contaminés. Or, ces destructions ont souvent obéi à des logiques purement marchandes.

Prendre conscience des dérives du consumérisme

Mais vous pensez que la société est prête ? Comment passer des mots aux actes ?

Il faut que chaque individu devienne protagoniste de ses conditions de vie et remette en cause les modes de vie consuméristes qui sont les siens. Chacun devra s’interroger de la manière dont il vit et consomme, quelles sont ses priorités et comment il utilise son temps. Chacun doit pouvoir montrer par des actes qu’il a pris conscience des dérives du consumérisme. La reprise se fera aussi sur la façon dont chacun acceptera de mesurer l’impact sanitaire, écologique, culturel de son propre mode de vie sur la vie de la société.

L’ancien conseiller de la ministre de la Culture de Françoise Nyssen a récemment publié Otium. Art, éducation, démocratie (Actes sud, 2020) et Musée indiscipliné. Enjeux républicains de la transmission artistique (Mare et Martin, 2018).

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