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Jean Jouzel : 2020 doit être le début d’une décennie centrée sur l’action 

Le climatologue et glaciologue Jean Jouzel est, depuis 30 ans, l’un des lanceurs d’alerte du réchauffement climatique. Pour le scientifique ancien vice-président du GIEC, la décennie à venir va être cruciale pour l’humanité.
Par Sandra Coutoux
picto_1 Crédit photo : G.Garitan

Sommes-nous dans une période décisive pour l’évolution du climat ?

Ce que nous savons, c’est que la décennie à venir va être plus chaude que la précédente. Le réchauffement climatique est inéluctable. Certes, le climat ne va pas se transformer du jour au lendemain et nous avons encore la possibilité de nous adapter. Mais cela suppose de prendre des mesures dans la décennie à venir. Aujourd’hui, les conséquences de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre commencent à être perceptibles par les citoyens. Les périodes de sécheresse augmentent, les canicules et les précipitations intenses sont plus fréquentes. Il y a 30 ans, quand nos modèles envisageaient des températures supérieures à 40 °C à Paris, les gens souriaient. Aujourd’hui, c’est une réalité. Les records de chaleur augmentent deux fois plus rapidement que les températures moyennes.

Quelles seraient, pour vous, les conséquences les plus graves du réchauffement climatique ?

D’ici 2050, l’élévation du niveau de la mer pourrait être un danger pour près de 300 millions de personnes à travers la planète. C’est, selon moi, la conséquence la plus grave du réchauffement climatique. Si rien n’est fait pour lutter contre le réchauffement climatique, je crains une fonte totale du Groenland à échéance du millénaire, mais c’est ce que nous faisons aujourd’hui qui en décide.

En quoi 2020 est-elle une année importante pour la réussite de la transition écologique mondiale ?

2020 doit être le début d’une décennie centrée sur l’action. C’est une année charnière car les États signataires de l’accord de Paris vont devoir présenter les mesures qu’ils vont mettre en œuvre pour contribuer à la baisse globale des émissions de gaz à effet de serre. Si rien n’est fait, et que nous continuons au rythme actuel, le réchauffement de la planète pourrait atteindre 4 à 5 °C d’ici 2100. Même si les engagements de l’accord de Paris étaient respectés, on irait vers un réchauffement de 3 °C dans la seconde partie de ce siècle.

Que faut-il attendre alors de la mise en œuvre de l’accord de Paris ?

L’enjeu de l’accord de Paris est donc aujourd’hui de revoir à la hausse nos ambitions. C’est d’ailleurs l’un des enjeux de la COP 25 de Madrid. Mais il faut être lucide, sans les États-Unis, ça va être compliqué d’atteindre nos objectifs. L’accord de Paris sur le climat n’est pas contraignant pour les États. Les règles de l’Organisation mondiale du commerce sont plus contraignantes. Le combat pour le climat ne pourra pas être gagné sans les efforts de tous. L’enjeu est crucial pour les générations à venir.

Quelles sont les mesures les plus urgentes à mettre en œuvre selon vous ?

Je suis, à titre personnel, favorable à une fiscalité écologique. Pour baisser les émissions de gaz à effet de serre, la rénovation thermique des logements est un enjeu important pour lutter contre le gaspillage d’énergie. Les recommandations existent déjà sur ce sujet, mais pour vraiment changer d’échelle, il faut investir davantage pour financer la transition écologique. L’agriculture représente 20 % des émissions de gaz à effet de serre de la France. Le secteur agricole doit donc, lui aussi, contribuer à l’effort écologique en réduisant son impact.

Face à l’urgence, le GIEC a-t-il suffisamment joué son rôle ?

Il y a 30 ans, le GIEC a réalisé des projections qui se vérifient aujourd’hui. La prise de conscience globale des conséquences du changement climatique pour l’humanité commence pourtant à peine. Nos alertes sont restées sans effet. Le protocole de Kyoto, en 1997, a été un premier pas dans la bataille pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais, dans les années 2000, personne n’a anticipé l’augmentation rapide des émissions de la Chine et le désengagement des États-Unis. Si les catastrophes climatiques s’enchaînent dans la seconde moitié de ce siècle, les nouvelles générations pourront blâmer les États-Unis qui auraient dû, selon moi, assurer le leadership sur le sujet. Ils sont aujourd’hui les deuxièmes plus gros émetteurs de Co2 au monde, juste derrière la Chine.

Faut-il revoir nos modèles de développement ?

L’ultra-libéralisme est clairement à l’opposé de ce qu’il faudrait faire pour lutter contre le réchauffement climatique.

Il est temps de défendre un mode de développement plus soutenable avec une économie mondiale plus solidaire et moins consommatrice d’énergie. L’évolution du climat n’est pas le seul point important, j’ai bien conscience que la perte de la biodiversité et les inégalités sociales à travers le monde peuvent bouleverser l’avenir.

 Vous restez malgré tout optimiste ?

Je pense que les prévisions du GIEC sont les bonnes : on peut maintenir le réchauffement sur une trajectoire de 2, voire même 1,5 °C, à condition que tout le monde avance dans le même sens. Je ne crois pas, comme les collapsologues, en un effondrement brutal de nos sociétés, mais je garde espoir en une transition progressive. Nous avons encore le temps de nous adapter mais la décennie à venir va être primordiale. Elle doit être centrée sur l’action si nous voulons laisser un monde durable aux enfants qui naissent aujourd’hui.

Bio express

1968 : diplômé de l’école supérieure de chimie industrielle de Lyon il poursuit avec un DEA de chimie physique.

1994 : intègre le GIEC (Groupe d’experts international sur l’évolution du climat).

2002 : médaille d’or du CNRS, avec Claude Lorius, pour leurs travaux sur l’étude des archives glaciaires gelées qui met en évidence le lien entre gaz à effet de serre et évolution du climat.

Entre 2002 et 2015 :  vice-président du groupe de travail scientifique du GIEC.

2019 : membre du comité de gouvernance de la convention citoyenne pour le climat.

A lire :

Climats passés, climats futurs, de Jean Jouzel, CNRS éditions, août 2019 8 euros