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Isabelle Autissier, sur le jour d’après : « Je crois à l’intelligence collective »

Comment préparer l’après-coronavirus ? MOUVEMENT UP s’est entretenu avec Isabelle Autissier, ancienne navigatrice devenue écrivaine et présidente du WWF-France.
Par Philippe Lesaffre
isabelle autissier réfléchit à l'apres-coronavirus

Le WWF-France appelle le gouvernement à instaurer un filet de sécurité qui garantisse à tous les Français une sécurité sanitaire, écologique, sociale et économique. « Nous ne pouvons pas vivre sur une planète en mauvaise santé », explique Isabelle Autissier.

Dans le cadre de l’initiative “Inventons le monde d’après”, La Croix-Rouge française et le WWF France s’associent à Make.org et le Groupe SOS, en partenariat avec Unis-Cité et le MOUVEMENT UP, pour vous inviter à répondre à cette question cruciale : « Crise Covid-19 : Comment inventer tous ensemble le monde d’après ? ».

 

A-t-il fallu que cette pandémie arrive pour qu’on se rende compte des failles de la mondialisation ?

Je ne dis pas qu’il ne faut pas de commerce entre les nations. Mais le modèle d’économie mondialisée qui consiste à fermer les usines pour les rouvrir ailleurs, et faire transiter les marchandises, pas toujours de bonne qualité, dans les pays riches en les vendant à bas prix, ne fait pas le bonheur. La pandémie vient nous le rappeler.

C’est comme le dérèglement climatique ou l’érosion de la biodiversité : on a toutes les évidences depuis des années, et on est dans une forme de déni. Ainsi, je ne suis pas encore totalement sûre qu’on se soit rendu compte des failles de la mondialisation.
Néanmoins, un peu, tout de même, si l’on en juge les retours de notre consultation citoyenne visant à préparer le jour d’après, sur Make.org, où reviennent des problématiques telles que la relocalisation, la maîtrise des enjeux alimentaires ou de la santé, en particulier au niveau européen…

 

Est-ce que la pandémie a permis de révéler de nouvelles formes de solidarité vis-à-vis de certaines catégories de personnes ou de métiers laissés à l’abandon ces derniers temps ?

De manière générale, c’est une forme de prolongement d’un mouvement de plus en plus actif au fil des années. Cela a démarré il y a une dizaine d’années avec le développement des Amap. Les gens, au niveau local, se réapproprient un certain nombre de choses. Leur alimentation, l’éducation… Les gens testent et trouvent des solutions dans l’économie sociale et solidaire notamment.

Mais c’est vrai que cela a pris une dimension spectaculaire avec le Covid-19. La crise révèle à la fois les salauds qui font du trafic de masques, mais aussi les gens qui font les courses de leurs aînés. Dans l’être humain, il y a le pire et le meilleur, heureusement. Des gens donnent de leur temps, de leur énergie, de leurs moyens pour porter secours, aider.

 

Et cela va se poursuivre, vous pensez ?

Cela tissera des réseaux qui ne s’arrêteront pas. Certains n’auront plus le temps quand le travail va reprendre, d’accord. Mais d’autres continueront, c’est évident.

Si on recommence comme avant, la nature va continuer à décliner et on se préparera à la propagation de nouvelles pandémies.

Avec ce confinement, les gens ont du temps pour observer les oiseaux, notamment. Fallait-il une telle crise pour se souvenir qu’on devait faire attention aux espèces animales et que nos activités leur étaient nuisibles ?

Cela peut sembler « cosmétique », mais c’est une chance pour les espèces. Pendant quelques semaines, on leur fiche la paix. En même temps, la déforestation continue au Brésil. En Guyane, selon les retours que l’on a, l’orpaillage illégal explose. Les gardes ne peuvent plus aller en forêt, et des bandits en profitent… En Afrique, on a vu récemment des massacres de gardes de parcs, les mafias se croient tout permis en l’absence de sécurité. Et si, dès le jour d’après, on recommence comme avant, la nature va continuer à décliner et on se préparera à la propagation de nouvelles pandémies.

 

Est-ce un bon moment pour sensibiliser et préparer l’après ? Comment y arriver ?

C’est un moment où l’on a tout stoppé. Ce qui permet, en effet, de réfléchir à ce qui est primordial. Par exemple, les gens font davantage la cuisine et se sont donc penchés sur les produits, leur provenance et, ainsi, sur l’importance des producteurs, de la traçabilité, des circuits courts…

On est amené à écouter ce qui remonte. Les signaux de la population ont de l’importance. Je crois à l’intelligence collective. Actuellement, on met en avant les idées de chacun, sur Make.org avec le Groupe SOS notamment. On prépare l’après-coronavirus. L’idée : s’arrêter… et mieux repartir.

Le WWF-France appelle ainsi le gouvernement à instaurer un filet de sécurité qui garantisse à tous les Français une sécurité sanitaire, écologique, sociale et économique. Il faut accompagner les secteurs clés comme l’agriculture, les transports et les énergies, puis relocaliser l’économie. Il faut construire une relance qui soit tournée vers la transition écologique. Pour une société et un pays plus résilients.

 

Vous souhaitez qu’on conditionne et module les aides publiques aux grandes entreprises et aux banques en fonction de leur engagement à investir et contribuer à la transition écologique. Ce n’est pas encore gagné, on l’a vu au Parlement… Que faire ?

On s’appuie sur la pression citoyenne en permanence. Je n’ai pas d’autres solutions, je ne suis pas parlementaire. J’ai vu ce qu’il s’est passé. J’ai vu ce qui a été décidé pour Air France et Renault. Ces géants nous font des promesses intéressantes, mais j’aimerais avoir des engagements écrits, avec des chiffres précis et des dates, car il n’y a que ça qui compte selon moi. On peut leur laisser du temps, mais à l’heure actuelle, ce sont juste de belles phrases, de bons mots… Que les citoyens se manifestent et crient qu’ils veulent que ça change afin que le business as usual ne reprenne pas ses droits comme avant.

On a un pouvoir de citoyen, mais aussi de consommateur. Quand le bio augmente de 10 % par an, c’est parce que les consommateurs comprennent que c’est mieux pour leur santé. Cela aide les paysans à se convertir car ils savent qu’ils ont un marché et qu’ils pourront se rémunérer correctement.

 

Certains craignent non pas qu’on revienne à la vie d’avant, mais 20 ans en arrière, car certains acteurs économiques ont déclaré vouloir zapper des normes environnementales le temps de la reprise… Cela vous fait peur ?

C’est aberrant. Le dérèglement climatique est de plus en grave. Et cela va impacter davantage l’économie, on la fragilise. On doit créer une économie résiliente et résistante face aux menaces. On doit la changer pour l’adapter et pas revenir en arrière.

Il faut arrêter de penser que la Terre est un substrat mort sur lequel on balance des produits afin de faire ce que l’on veut.

Qu’est-ce que cela révèle de leur mode de pensée et de leur vision des choses ?

Je ne mets pas tout le monde dans le même sac, des chefs d’entreprises, et non des moindres, se sont largement prononcés pour qu’il y ait plus d’attention pour le climat et l’environnement. Cela prend de l’ampleur et c’est encourageant. Mais concernant le texte du Medef, cela relève de l’aveuglement. Les auteurs n’ont pas compris encore que les êtres humains ont besoin de respirer de l’air, de boire, de manger et qu’il ne faut pas s’y attaquer.

Prenons un exemple. La moitié de l’oxygène respiré vient des planctons, et le dérèglement climatique perturbe ces organismes… Il faut les protéger avant de penser à l’économie avant tout ! Cela relève d’une méconnaissance de ce que sont les mécanismes de la vie sur Terre. Là, tout est à l’arrêt car nous avons rapproché les humains d’un réservoir de virus, les habitats des espèces sauvages.

Après, si on respecte ces fondamentaux, si la planète est en bonne santé, on peut faire de l’économie.

 

Les citoyens sont de plus en plus sensibilisés. Comment peut-on s’y prendre pour que de plus en plus de personnes sautent le pas, à leur niveau ? Faut-il changer le récit pour mobiliser ? Faire peur ou, au contraire, insister sur le positif pour leur donner envie d’agir ?

Faire peur, non. Il faut dire la vérité, ce que les scientifiques nous enseignent. Il faut laisser de côté les opinions, les avis. On a tous les chiffres qu’il faut sur les dérèglements climatiques, la pollution, la santé, la biodiversité, l’agriculture et la Terre. Il faut en parler. Et raconter ce qui marche. Des solutions existent. Prenons le cas de l’énergie – le renouvelable est en train de gagner la bataille, mais il faut s’engager. L’agroécologie, on le sait, peut nourrir la planète. Cela fonctionne. Il faut arrêter de penser que la Terre est un substrat mort sur lequel on balance des produits afin de faire ce que l’on veut.

Mais, oui, il faut changer, et les changements font peur. Quand on a peur de changer, on est dans le déni. Cela demande d’adopter un autre logiciel.

 

Qu’avez-vous pensé de la Convention citoyenne pour le climat ?

Le défi était énorme au départ avec ces citoyens. Passer des bonnes intentions aux solutions pratiques, cela peut être compliqué. J’ai vu les propositions rendues publiques il y a peu. C’est constructif, opérationnel, précis. Cela va dans le bon sens. Mais on va voir ce qui va en ressortir vraiment. N’oublions pas que le président de la République avait promis que les mesures passeraient sans filtre…

 

Faut-il davantage solliciter les citoyens à l’avenir, ouvrir des débats à partir du jour d’après ?

Ouvrir les débats sont utiles, et il y en a, au niveau local – et c’est important. Dans les villes, les régions, les habitants connaissent mieux leur territoire et sont ainsi plus à même de concevoir des solutions. Mais, sans remettre en cause la démocratie représentative (avec des élus et un parlement utiles), cela n’exclut pas d’avoir recours régulièrement, sur certains sujets pointus, à l’intelligence collective, comme il a été fait avec cette convention, ou sur internet. On le fait avec Make.org. Cela permet de mettre en lumière des pistes, des attentes qu’on n’aurait pas imaginées.

 

Aidez-moi à terminer cette phrase. Pour construire le monde de demain, il faut…

Il faut de l’intelligence collective, il faut le sentiment que nous ne vivrons pas sans une planète en bonne santé.

 

Dans le cadre de l’initiative “Inventons le monde d’après”, La Croix-Rouge française et le WWF France s’associent à Make.org et le Groupe SOS, en partenariat avec Unis-Cité et le MOUVEMENT UP pour vous inviter à répondre à cette question cruciale : « Crise Covid-19 : Comment inventer tous ensemble le monde d’après ».

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