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« Il faudra au lycée donner plus de place à l’enseignement des sciences »

Confiné à Paris, Ryem Boudjemaï, enseignant de SVT dans un lycée de Seine-Saint-Denis, s’interroge sur le déconfinement. Très impliqué dans l’éducation à l’environnement, il réfléchit pour Mouvement UP à la vie d’après en ce qui concerne les établissements scolaires.
Par Philippe Lesaffre
microscope et cours de SVT
picto_1 Crédit photo : Michael Longmire

La pandémie a mis le monde à l’arrêt. Comment se passe le confinement pour les professeurs ? Comment enseigner à distance et préparer l’après-coronavirus à l’école ? On en a discuté avec Ryem Boudjemaï, un prof de SVT en Seine-Saint-Denis qui mène, au bahut, de nombreuses initiatives écoresponsables à visée éducative.

MOUVEMENT UP – Comment ça se passe depuis le confinement ?

Ryem Boudjemaï – Globalement bien ! En dehors des cours à distance, les projets écoresponsables que j’avais mis en place tels que le rucher et le potager se poursuivent. Il faut bien s’en occuper, alors, sans les élèves, je me rends une fois par semaine au lycée m’assurer que tout se passe bien. Je tiens les élèves au courant. Je fais des vidéos, des lives et des photos. Les espaces verts du lycée sont un peu à l’abandon, alors tout est fleuri et c’est magnifique. Les pâquerettes et les pissenlits ont envahi les pelouses !

« Continuité pédagogique »

La direction continue-t-elle de se rendre au lycée ?

Oui, elle s’assure que des élèves puissent bénéficier d’ordinateurs pour travailler à la maison et accueille les enfants qui ont besoin d’un document de façon ponctuelle…

Comment se passent les cours à distance ?

C’est arrivé de façon brutale et il a fallu mettre en place la continuité pédagogique. Or, les connexions aux environnements numériques de travail ont marché difficilement. De mon côté, j’ai changé de stratégie : j’envoie des cours en vidéo puis j’organise des séances en visio pour pouvoir répondre aux questions des élèves, une fois qu’ils ont pris connaissance des cours. Cela permet aux élèves de travailler à leur rythme.

Avez-vous pu joindre l’ensemble des élèves ?

Oui, tant bien que mal. Le risque de décrochage est fort dans cette situation, mais on essaie de le limiter. J’ai appelé les élèves de ma classe de terminale au téléphone et j’ai presque réussi à avoir tout le monde ! Il faut éviter qu’ils soient totalement largués. Quand on reprendra, il faudra faire le bilan pour savoir qui en est où.

Des mini-groupes en cours

Comment pourra se dérouler le déconfinement ?

En réalité, on ne sait pas encore exactement ni quand ni comment se feront les choses, mais on essaie de se préparer à différentes éventualités. Il est question pour l’instant d’un retour au lycée début juin.

On réfléchit à différentes modalités permettant de ne pas dépasser les 15 élèves par classe, mais cela impose de revoir les emplois du temps. Peut-être que certains élèves pourraient sortir faire des activités sportives ou de sensibilisation au développement durable pendant que d’autres restent en cours ?

Pensez-vous que l’on reviendra à la vie d’avant, ou y aura-t-il des métamorphoses pour l’école ?

J’imagine, ou plutôt j’espère, trois transformations majeures :

D’abord, les élèves pourraient avoir, après ces semaines de confinement, un goût plus prononcé pour les activités en extérieur, par exemple pour jardiner au potager du lycée. Avant, on avait toujours quelques récalcitrants qui ne souhaitaient pas sortir en raison de la température ou parce que « cela salit les baskets ». A présent, j’espère que j’aurai plus de facilité pour les motiver !

Ensuite, on commencera les prochaines années scolaires en sachant qu’une épidémie et une période de confinement pourrait nous tomber dessus. Et du coup, on pourra mieux savourer le temps passé au lycée. On réalisera que venir au lycée, c’est cool, et c’est une chance : on voit ses amis, on sort, on apprend des choses, on s’amuse.

Je pense, enfin, que, quand on parlera en classe de système immunitaire, des épidémies, du système respiratoire, de l’hygiène, des vaccins, les élèves verront mieux l’intérêt de ce que l’on fait, car ils auront vécu l’épisode de la crise sanitaire de 2020. On pourra aborder les raisons de la propagation de ce type de virus. On insistera sur le fait qu’elles émergent en raison de la proximité entre les humains et d’autres espèces. On appelle ça les zoonoses, des maladies dont les agents pathogènes se transmettent des animaux à l’être humain… On sait ainsi que le VIH a été transmis par un singe et le virus Ebola probablement par une chauve-souris.

Les écoles sont en première ligne pour lutter contre la propagation de fausses nouvelles, non ?

Oui, je suis de cet avis. Les professeurs, y compris documentalistes, sont en première ligne en ce qui concerne l’éducation aux médias et à l’information. Il y a une telle profusion d’idées reçues en ce moment ! C’est carrément une épidémie ! Par exemple, des messages expliquant qu’il convient de consommer des boissons chaudes pour se protéger contre le virus, ou cette vidéo montrant une soupe à la chauve-souris qui n’a ni été filmée en Chine, ni en 2019. Heureusement, de plus en plus de sites de fact-checking existent : Les décodeurs, Libé, Hoaxbuster, AFP Factuel. Je m’en sers pas mal.

« Plus de sciences à l’école »

Pour préparer le monde d’après, il faut…

Il faut réfléchir au monde passé et essayer de comprendre ce qui a pu nous amener à la situation actuelle. Identifier les erreurs qu’on a faites pour ne pas recommencer. Au niveau du système de santé, de notre rapport à la nature, de la mondialisation.

Et au niveau de l’enseignement ?

Il faut davantage former les élèves à l’esprit critique et à l’identification des fake news et il faut aussi renforcer leurs connaissances sur la biologie et donner plus de place à l’enseignement des sciences. C’est indispensable, on le voit bien actuellement.

Il faut également se pencher davantage sur le déclin de la biodiversité sous le prisme scientifique pour bien comprendre ses mécanismes et ses conséquences. Le but de tout ça, c’est de permettre aux élèves d’être capables de faire des choix raisonnés dans leur vie.

MOUVEMENT UP l’avait déjà longuement suivi pour des reportages en 2018. Entre temps, il a pris la direction de la rédaction d’un manuel pour les terminales de la matière Enseignement scientifique. Elle conjugue SVT, physique-chimie, matchs et informatique. Le manuel est accessible gratuitement (licence creative commons).

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