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Frédéric Bordage : « Le numérique doit être un outil au service de l’humanité et non ce qui accélèrera sa perte »

Nos vies numériques pèsent lourdement sur l’environnement. Depuis 15 ans, Frédéric Bordage, fondateur du blog GreenIT.fr, s’interroge sur les alternatives pour lutter contre cette pollution invisible. Cet ancien développeur partage des bonnes pratiques et des retours d’expérience avec une communauté de 30 000 lecteurs-contributeurs.
Par Sandra Coutoux
L'homme et le digital
picto_1 Crédit : Headway

Quel est l’impact de nos vies numériques au quotidien ?

Le coût environnemental de notre vie numérique est vertigineux. Il y a 34 milliards d’équipements en circulation dans le monde qui pèsent cinq fois plus que le parc automobile français. En matière de consommation électrique, c’est comme si on laissait 82 millions de radiateurs électriques branchés. En 2018, on comptait 15 milliards d’ordinateurs, de consoles de jeu, de smartphones en activité autour de la planète. Ils seront 65 milliards en 2025 si l’on y ajoute les objets connectés. Parallèlement, la durée d’utilisation d’un ordinateur a été divisée par trois en 30 ans, selon WWF. Alors qu’un ordinateur peut potentiellement avoir une durée de vie de 10 ans et un smartphone peut être utilisé au moins 4 ans…

Qu’est-ce qui explique cette course à la consommation ?

Sous la pression marketing des fabricants, de plus en plus de consommateurs sont accros à la nouveauté. Or, il est rarement nécessaire d’acquérir du neuf. Nous achetons sans problème des voitures d’occasion, mais rechignons à faire la même chose lorsqu’il s’agit d’un smartphone. Il y a encore beaucoup de blocages psychologiques. Le reconditionnement permet pourtant d’allonger la vie de nos équipements du quotidien tout en proposant des prix abordables. Pourquoi s’en priver ? Les consommateurs ont plus de pouvoir qu’ils ne l’imaginent. Il suffirait que leur comportement change pour que le marché s’adapte. D’une certaine façon, nous sommes le premier levier d’obsolescence programmée lorsque nous refusons d’acquérir des appareils numériques d’occasion.

70 % des déchets électroniques font l’objet d’un trafic dans le monde.

En quoi notre consommation numérique contribue-t-elle au changement climatique ?

Dans notre étude Empreinte environnementale du numérique mondial, à paraître fin 2019, GreenIT.fr évalue que le numérique représente 4,4 % de l’énergie primaire consommée par l’humanité et 4,2 % des émissions de gaz à effet de serre. Cela semble peu, mais, selon l’indicateur observé, c’est autant que 150 à 250 millions d’Occidentaux (trois fois la France) et bien plus que l’aviation civile ! Surtout, alors que la plupart des secteurs d’activité parviennent à réduire leurs impacts, ceux du numérique vont plus que doubler en quinze ans. D’ici 2025, le numérique passera de 2,4 % à 5,4 % des émissions de gaz à effet de serre.

Il y a la pollution invisible du numérique mais aussi le problème des déchets électroniques…

En France, le système de collecte et de traitement des déchets est plutôt bien organisé. Mais le réemploi des équipements d’occasion, qui est le plus efficace pour limiter notre impact numérique, n’est pas du tout encadré par la loi. Les scandales liés aux déchets électroniques envoyés dans des pays africains, sous prétexte de réemploi, ne rassure pas les entreprises qui sont les premières à fournir le marché du reconditionné. 70 % des déchets électroniques font l’objet d’un trafic dans le monde. Au Nigeria, au Ghana, des êtres humains sont exploités par des groupes mafieux pour récolter les matériaux précieux utilisés pour fabriquer nos équipements. L’enjeu serait aujourd’hui de mieux organiser la traçabilité des éléments recyclés.

Être raisonnable, cela commence par moins s’équiper et allonger la durée de vie de nos équipements.

Quel a été votre déclic ? Quand avez-vous commencé à envisager un « numérique durable » ?

En 2002, j’ai découvert Pierre Rabhi. Ses réflexions autour de la sobriété et la décroissance ont résonné en moi. À l’époque, j’étais journaliste spécialisé dans la presse informatique. J’ai aussi eu un parcours de développeur, architecture logiciel, consultant, etc. Mais dans cet univers on ne parlait pas de numérique durable ou responsable ! Ma curiosité m’a poussé à développer une expertise sur ce sujet. J’ai créé le blog GreenIT.fr en 2004, et il a rapidement fédéré toute la communauté française du numérique responsable. On y trouve aujourd’hui des articles et diverses ressources. On peut en savoir plus sur l’écoconception des services numériques par exemple. C’est aujourd’hui un site de référence pour toute une communauté impliquée dans la transition écologique du numérique.

Vous avez publié cet automne La sobriété numérique, les clés pour agir, quelle est votre vision de la sobriété numérique ?

Nous avons forgé cette expression en 2009 avec Frédéric Lohier qui était alors mon binôme sur GreenIT. fr. Il ne s’agit pas de se priver des bienfaits de la technologie, mais simplement d’en avoir un usage plus raisonnable et raisonné. Et de privilégier la low-tech numérique dès que c’est possible. Être raisonnable, cela commence par moins s’équiper et allonger la durée de vie de nos équipements. Je milite aux côtés d’autres acteurs associatifs (WWF, Les amis de la Terre, Halte à l’obsolescence programmée ou encore Zero Waste) pour que l’indice de réparabilité souhaité par l’Europe d’ici 2021 soit vraiment en faveur du consommateur. L’objet du livre est aussi d’aider à hiérarchiser ses actions. Supprimer ses mails, c’est bien, mais l’impact de ce geste est limité. Regarder Netflix pendant trois heures a autant d’impacts environnementaux que de stocker tous vos mails pendant un an… Cela vous permet de comprendre où se situe la fenêtre d’action.

Les data centers représentent 17 % du bilan énergétique du numérique dans le monde, 60 % pour les utilisateurs.

Quels sont les gestes à mettre en œuvre au quotidien pour limiter son empreinte numérique ?

D’abord, on peut s’équiper le moins possible et se tourner vers des appareils reconditionnés. On peut aussi éteindre sa box et son boîtier TV quand on ne s’en sert pas. On le fait déjà avec le robinet d’eau. On peut penser à le faire avec le robinet numérique. Mieux vaut aussi préférer la TNT à l’ADSL lorsque vous avez envie de regarder la TV. Enfin, n’hésitez pas à limiter au maximum l’usage du cloud, surtout le streaming et la VOD, a fortiori en 4G. Cela fera du bien à la planète.

Il y aussi quelques idées reçues que vous remettez en question ?

Oui, en effet. On pointe du doigt les data centers en relevant qu’ils consomment énormément d’énergie. Ils sont certes énergivores mais il faut relativiser leur impact sur l’environnement. Les data centers représentent 17 % du bilan énergétique du numérique dans le monde, 60 % pour les utilisateurs. Autre exemple, souvent présentés comme « écolos », les services tels que Lilo et Ecosia ajoutent des impacts à ceux de Yahoo, Bing ou Google dont ils habillent les résultats de recherche à leurs couleurs.

Quel avenir alors pour les objets connectés du futur ? Les smart cities, les véhicules autonomes ?

Certains pensent vraiment que l’intelligence artificielle va nous sauver. Je n’y crois pas. On nage en plein délire prométhéen. Obnubilé par notre invention et le « tout numérique », nous risquons de nous brûler les ailes. Le progrès et la sobriété peuvent s’épanouir ensemble au service de l’intérêt général. Mais uniquement si nous réservons le numérique high-tech à des usages critiques. La low-tech est elle aussi très efficace. Dans certains pays d’Afrique, un simple envoi de SMS sauve des vies en signalant les contrefaçons de médicaments.

Nous vivons une époque où les transformations nécessaires à la construction d’un monde plus résilient ne vont malheureusement pas assez vite.

Il y a une sorte de course à la rapidité aussi. Que pensez-vous de l’arrivée de la 5G ?

Pour moi, compte tenu des enjeux environnementaux, c’est une aberration. Le seul intérêt de la 5G pour le grand public, c’est de pouvoir regarder un film en HD à 300 km/h dans un TGV ou de jouer en streaming. Est-ce réellement le monde que nous souhaitons ? Une planète surexploitée pour vivre des plaisirs toujours plus immédiats ?

Vous êtes également un défenseur de la low-tech numérique ?

La low-tech numérique sera incontournable d’ici deux à trois décennies. C’est un outil au service de notre résilience et non un retour à l’âge des cavernes. Il s’agit plutôt de faire mieux avec ce qu’on a déjà. Améliorer les technologies existantes et se concentrer sur les besoins des utilisateurs, c’est juste oser aller à l’essentiel. C’est ce qu’a fait par exemple la Deutsche Bahn en proposant deux sites pour ses clients. La version standard pèse 700 fois plus lourd que la version allégée qui fournit plus vite l’horaire d’un train. C’est la preuve que l’écoconception des services numériques est un levier critique pour limiter l’impact environnemental.

Dans l’avenir, le numérique pourra peut-être nous aider à résoudre des problèmes environnementaux complexes. Est-ce compatible avec votre vision de la sobriété ?

Oui. Il faut considérer le numérique comme une ressource critique et non renouvelable. Et ainsi articuler low et high tech numérique. Il ne s’agit pas de se passer du progrès mais au contraire de sauvegarder nos savoirs, notre capacité à échanger et à stocker de l’information dans un contexte où la pénurie des ressources et les déséquilibres écologiques se concrétisent de jour en jour. Le numérique doit être un outil au service de l’humanité et non ce qui accélèrera sa perte. Nous vivons une époque où les transformations nécessaires à la construction d’un monde plus résilient ne vont malheureusement pas assez vite. Il est aujourd’hui urgent de développer des innovations durables pour préserver les générations à venir du chaos qui s’annonce.

À lire : La sobriété numérique, les clés pour agir de Frédéric Bordage aux Editions Buchet-Chastel.

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