fbpx
Article

De trader à instituteur, l’histoire d’une quête de sens

Il a passé les premières années de sa carrière professionnelle à gérer la fortune des plus aisés, avant d'abandonner la finance pour enseigner dans une école primaire en réseau d'éducation prioritaire. Gilles Vernet raconte comment il a totalement changé de vie, et surtout de valeurs, après avoir été confronté à la mort, dans son livre "Tout l'or du monde", publié aux éditions Bayard. Interview.
Par Sandra Coutoux
picto_1 Crédit : Alice Dietriech / Unsplash

« L’argent pour l’argent ne rend pas heureux »

Quel a été le déclencheur de votre changement de vie ?

Le déclic est arrivé lorsque j’ai découvert que ma mère souffrait d’une maladie incurable. Cela a été un choc. Moi qui travaillais dans la finance, qui me sentais protégé par mon compte en banque, j’ai réalisé que tout cet argent, qui était au centre de ma vie, ne sauverait pas ma mère. La mort est tragique, mais elle vous confronte au sens de la vie. J’ai tout de suite su que je devais accompagner ma mère dans ses derniers mois de vie. Et c’est pour cela que j’ai démissionné, pour être à ses côtés jusqu’à la fin. Cela a duré six ans… Je me souviens que, lorsque j’ai posé ma démission, mon directeur de l’époque ne comprenait pas ma démarche. Il a tenté de me retenir avec un poste encore mieux payé situé dans un paradis fiscal. C’est là que j’ai réalisé à quel point ce milieu était déconnecté de la vie. J’ai alors compris que je ne reviendrai plus, sans savoir pour autant ce que j’allais faire. À ce moment là, je ne pensais qu’à accompagner ma mère.

Cette période a été une source d’une profonde remise en question de vos valeurs ?

Oui. Je suis entré dans la finance car j’étais bon en maths, mai aussi parce qu’enfant, j’ai vu les huissiers débarquer chez nous. Je me souviens de mon père, chef d’entreprise en difficulté, dévasté par la honte. Et, en grandissant, je me suis promis de ne jamais vivre ça. Je travaillais beaucoup, d’abord dans la banque, puis sur les marchés financiers. Je gagnais beaucoup, c’est ce qui m’a permis d’acheter un appartement à Paris. Je ne regrette pas cette période, qui m’a été très utile matériellement pour ma transition vers une autre vie. Mais, en accompagnant ma mère jusqu’à son décès, en passant du temps avec elle, j’ai réalisé que ce qui était important, c’était la qualité des liens que nous tissons avec les personnes que nous aimons.

Quand j’étais trader, je n’avais du temps que pour l’argent que j’allais gagner ou que j’allais faire gagner aux autres. Ma mère, malgré sa maladie, restait joyeuse et célébrait les petits instants de joie. Durant cette période triste, elle m’a finalement beaucoup transmis. Après son décès, j’ai réfléchi à ce que je voulais faire, et en recroisant des anciens camarades de classe devenus profs, en voyant qu’ils étaient épanouis, qu’ils avaient du temps pour eux, pour leurs enfants, qu’ils trouvaient du sens dans leurs missions, j’ai eu envie d’être comme eux.

aujourd'hui, j'ai du temps pour mes propres enfants, pour mes projets personnels et pour un métier que j'aime et qui a du sens pour moi

Comment avez-vous réussi à passer d’un monde à l’autre ?

Cela n’a pas été simple. Je travaille depuis presque 15 ans maintenant dans la même école du 20e arrondissement de Paris, et je suis très heureux. Les élèves sont issus de milieux sociaux différents, et certains ont des difficultés. J’essaie de leur transmettre de la confiance, de les soutenir. Je suis émerveillé par cette richesse humaine formidable qui me nourrit énormément. À chaque fois qu’un enfant que l’on pense perdu fait un progrès, je me sens à ma place. Parfois, je suis encore confronté à ma peur du manque d’argent. Malgré tout, aujourd’hui, j’ai du temps pour mes propres enfants, pour mes projets personnels et pour un métier que j’aime et qui a du sens pour moi. Je dirais que la valeur centrale dans ma vie, aujourd’hui, c’est l’amour. La réussite ne se situe plus au même endroit qu’avant.

Que retenez-vous de ce passage dans le monde de la finance ?

J’ai vécu la folie des bulles Internet, j’ai observé des gens très riches qui en voulaient toujours plus. L’argent pour l’argent ne rend pas heureux. J’ai observé que de nombreux traders, et j’en faisais partie, s’étaient construits sur la peur du manque, sur des failles intérieures, et la course à l’argent n’était au fond qu’une stratégie pour soulager une immense angoisse. Il y a, derrière cette course folle, de cette recherche d’adrénaline dans les salles de marché, le déni de la mort. La mort est cachée, c’est un impensé dans notre société. Les transhumanistes, obsédés par la technologie et l’immortalité, en sont la preuve. Le capitalisme libéral, qui fait qu’aujourd’hui le travail a moins de valeur que le capital, n’a plus aucun sens. La puissance des GAFAM m’inquiète, car les États ont de moins en moins le pouvoir de réguler ces monstres. L’intérêt général des êtres humains et de la planète passe bien après leurs intérêts. Nous vivons une crise existentielle collective et en même temps individuelle. Nous avons besoin de remettre les valeurs humaines au centre de nos choix de société.

À lire : Tout l’or du monde, de Gilles Vernet. Editions Bayard.