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Damien Deville : « La philosophie du tout-urbain a atteint ses limites »

Anthropologue de la nature et géographe, Damien Deville, co-auteur de "Toutes les couleurs de la Terre, ces liens qui peuvent sauver le monde", nous explique en quoi l'écologie relationnelle peut être une voie citoyenne, politique et scientifique de résilience.
Par Sandra Coutoux
damien deville

Quelle est votre définition de l’écologie relationnelle à l’échelle d’un territoire  ?

Le lien entre humains et avec le vivant est la clé d’un projet de territoire, qui doit être penser avec tous les acteurs qui la compose. Les décisions ne peuvent plus venir uniquement des politiques, nous prônons une vision horizontale du développement. Créer la relation, la rencontre est un processus de long terme. L’écologie relationnelle propose des outils pour faire de la diversité une force. Avec mon co-auteur Pierre Spielewoy, juriste en droit international et doctorant en anthropologie du droit au Muséum national d’histoire naturelle, nous avons fait le constat d’une uniformisation des mondes, déjà dénoncé par les militants altermondialistes à partir des années 80-90.

Nous émettons l’hypothèse que la crise sociale et environnementale que nous traversons actuellement est une conséquence de cette uniformisation. La philosophie du tout-urbain, le capitalisme ou encore une écologie, pensée seulement à travers les nouvelles technologies, a participé au développement des mégalopoles qui concentrent l’emploi et les services. Ce modèle a atteint ses limites au regard de la crise du coronavirus. Nous avons bien vu à quel point la densité de la population a contribué à la propagation du virus.

Quelles sont les conséquences économiques de l’uniformisation urbaine ?

Les mégalopoles ont été privilégiées d’un point de vue économique, mais les inégalités se sont creusées, avec le développement des zones de relégation, comme les quartiers HLM situés en périphérie des grandes villes, fortement touchées par la précarité.

À côté de cela, certains territoires ruraux sont laissés à l’abandon. Je travaille par exemple sur le territoire des Cévennes. Sur ce territoire, 95 % des châtaigneraies ont été abandonnées, et une ville comme Alès, par exemple, très touchée par l’exode de ces habitants, a un taux de chômage de près de 22 %. L’uniformisation a créé de la précarité.

Comment faire évoluer les choses, un exode urbain est-il possible après la crise du coronavirus ?

L’urbanisation des espaces fait écho à l’urbanisation des esprits. Il y a encore cette idée bien ancrée que la ville serait un lieu d’émancipation, et le territoire rural, le lieu du conservatisme. On l’observe dans les conflits qui naissent entre les ruraux et les néo-ruraux. Les uns reprochant aux seconds de venir bousculer les traditions et les habitudes, les autres  reprochant  aux premiers un manque d’ouverture. Or, de nombreuses luttes progressistes sont nées dans les territoires ruraux.

Dans les Cévennes, où je mène actuellement des travaux de recherche, la culture de la résistance et l’amour de la montagne sont les points communs entre ruraux et néo-ruraux. Ce sont des symboles forts autour desquels des projets de résilience  locale, pourraient émerger. L’écologie relationnelle se propose d’être un outil de dialogue, de rencontre et de justice. Lorsque notre représentation du monde change, le monde change. Prendre en compte la diversité, c’est oser inventer un nouveau monde.

À lire : Toutes les couleurs de la Terre, ces liens qui peuvent sauver le monde, Tana Éditions

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