Article

Cybersexe: demain, tous des jouisseurs virtuels ?

 Depuis toujours, le cybersexe fait fantasmer la planète SF. Le développement de la réalité virtuelle pourrait faire émerger de nouvelles expériences érotiques et ludiques. 
Par Alexandra LUTHEREAU
Cybersexe: demain
picto_1 Cybersexe: demain, tous des jouisseurs virtuels ?

En 1993, le policier John Spartan, incarné par Sylvester Stallone dans le film Demolition man, découvrait un monde où les relations sexuelles se pratiquaient de manière virtuelle, à l’aide d’un casque. Un peu plus de vingt ans plus tard, ce qui relevait de la pure science-fiction, semble aujourd’hui du domaine du possible. C’est que la réalité virtuelle est en train de bouleverser tout un tas de domaines de notre quotidien : notre santé, nos loisirs, notre éducation… même si très peu d’individus, encore, sont équipés de casques. Le domaine du sexe n’y échappe pas, notamment la pornographie.  Pour preuve, Marc Dorcel, le leader français dans l’industrie du X, a lancé une nouvelle catégorie de vidéos sur son site : la « VR 360° 3D » (VR pour virtual reality, réalité virtuelle dans la langue de Molière).

C’est que cette VR présente de sacrés atouts. « La réalité virtuelle séduit parce qu’elle donne l’impression de se téléporter en changeant soudain de lieu par le simple fait de mettre un casque, analyse Étienne Armand Amato, chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris Est Marne-la- Vallée. Ensuite, l’expérience se réalise sous le régime de l’immersion dans un nouvel environnement, en donnant le sentiment d’être à son échelle spatiale. Donc, quand on l’applique au domaine de la pornographie, et du contenu érotique de manière plus générale, le bénéfice, attendu ou prétendu, concerne le fait de s’y croire davantage, d’être en immersion, soit en tant que voyeur, soit en tant qu’acteur. » « C’est une manière d’aller chercher de nouvelles sensations et d’expérimenter de nouvelles  choses », ajoute Anaïs, entrepreneure, ayant participé à l’organisation du SexTechLab, un événement lancé en 2017 pour faire émerger des innovations technologiques dans le domaine de la sexualité.

Au-delà de la pornographie, on peut également imaginer que la VR puisse être une technologie intéressante pour l’éducation à la sexualité, les relations à distance ou, encore, l’accès à une certaine sexualité pour des personnes handicapées. Anaïs, qui connaît bien l’environnement des start-ups liées à la sexualité, encore peu nombreuses, cite par exemple le projet de l’entreprise espagnole BaDoink VR qui travaille au développement de vidéos d’éducation à la sexualité pour les adultes. Mais elle l’admet, aujourd’hui « peu de personnes veulent investir dans le domaine des nouvelles technologies appliquées au sexe ».

Virtualité vs réalité : le faux match ?

Avant que les applications de réalité virtuelle se démocratisent, un certain nombre d’obstacles sont encore à lever. En premier lieu desquels la technologie elle-même, qui n’est pas encore tout à fait au point. Les casques sont lourds, ils peuvent faire mal aux yeux ou même provoquer des nausées chez certaines personnes. De plus, une bonne VR nécessite des productions en caméra 360° de qualité pour donner un semblant de réalité. « On a un peu l’impression qu’il faut attendre demain pour s’y mettre vraiment. Comme ces technologies sont en perpétuelle progression, certains acteurs se demandent s’ils ont intérêt à entrer dans le circuit maintenant ou à attendre que soient mis au point des dispositifs avec les bons contenus et circuits de distribution », souligne l’expert en monde virtuel et en avatar, également cofondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines.

Par ailleurs, la VR pourrait souffrir d’une sorte d’effet démo. En clair, cette technologie se verrait, à l’instar d’autres, vite abandonnée une fois la découverte des premières utilisations passées. Il y a un risque que cela devienne « un gadget relégué dans un coin », résume Etienne Armand Amato.

Nouvelle culture

Autre obstacle, selon Anaïs, la VR dans la sexualité reste une activité solitaire. « Je pense que nous n’en sommes pas encore au point d’avoir des relations avec les autres, parce que les combinaisons haptiques [science du toucher, par analogie avec l’acoustique ou l’optique, ndlr] ne sont pas encore au point non plus », estime-t-elle.  Mais est-ce vraiment la finalité de la réalité virtuelle ? Au contraire, n’a-t-elle pas vocation à se cantonner à la virtualité justement ? Sachant d’ailleurs que la virtualité n’exclut pas forcément la sexualité réelle. L’une n’est pas exclusive par rapport à l’autre. Au contraire, la virtualité est plutôt « intégrative » selon les termes d’Étienne Armand Amato.  Elle n’a pas vocation à remplacer mais à compléter et offrir d’autres possibilités.  Enfin, certains pourront également arguer des dangers possibles de ce type de technologie. « De nombreuses technologies peuvent être enfermantes. Certains auront tendance à se réfugier dans des mondes virtuels et croire qu’ils sont quelqu’un d’autre », détaille Etienne Armand Amato. Mais si ces dérives sont possibles avec la réalité virtuelle, tout comme pour le jeu vidéo, cela reste marginal.

Dans le développement de ces nouvelles formes de sexualité, le chercheur voit surtout émerger une nouvelle culture de l’érotisme, encouragée par la levée de certains jugements moraux sur le sexe et certaines pratiques mais aussi la diffusion de la culture manga, SF, BD, etc. « Je ne peux pas prédire une expansion de la réalité virtuelle dans ce domaine. Mais je crois que la sexualité est en train de sortir de ses cadres habituels. Beaucoup de choses incitent les personnes à venir vers une sexualité renouvelée, appropriée, partageable, verbalisable, améliorable… à la fois sous l’injonction de l’habituel “jouissons tous” mais aussi parce que la sexualité est un domaine d’épanouissement personnel de plus en plus admis comme légitime », soutient l’expert. Alors, demain, serons-nous tous équipés d’un casque de réalité virtuelle pour faire l’amour ? Peut-être, de temps en temps, mais cela n’empêchera pas les bonnes vieilles relations dans un lit qui, lui, grince réellement.

* Le prénom a été modifié.

Ce qui pourrait vous intéresser

Podcast -
Par La rédaction

L'amour, un bien de consommation comme un autre ?

Retour sur la conférence Mouvement UP du mardi 4 février en direct du Pan Piper. Trois experts de cette grande thématique, l'Amour de nos jours, nous ont fait le plaisir d’interagir avec un public passionné

Société Technologie
Et vous Article -
Par Sandra Coutoux

Et vous, êtes-vous heureux?

CULTURE - L'exposition Tentatives de bonheur questionne à travers le regard d'une dizaine d'artistes, le cheminement, parfois complexe, toujours intime, de notre quête de bonheur. A voir jusqu'au 26 juillet au Maif Social Club, à Paris.

Solidarité
Titiou Lecoq : « Il faut parler du féminicide » Article -
Par Mounir Belhidaoui

Titiou Lecoq : « Il faut parler du féminicide »

Journaliste indépendante, blogueuse sur « Girls and geeks » et auteure, entre autres, de Libérées ! Le féminisme se gagne devant un panier de linge sale, Titiou Lecoq travaille sur le féminicide (le meurtre d’une ou plusieurs femmes en raison de leur condition féminine) depuis quelques temps. Elle a accepté de répondre à nos questions sur le sujet.

Solidarité