Article

Confinement : une anthropologue examine nos comportements

Fanny Parise est anthropologue, experte de la consommation. Cette chercheuse à l’Institut lémanique de théologie pratique de l’Université de Lausanne (en Suisse) va lancer un questionnaire pour étudier comment les citoyens vont percevoir et réorganiser leur vie de consommateur durant la période de confinement actuelle. Et si cette crise nous offrait une opportunité de transformer nos modes de vie ? Entretien.
Par Sandra Coutoux
consommation
picto_1 Crédit : Joshua Rawson-Harris- unsplash

En quoi, la période actuelle est-elle intéressante pour une anthropologue experte de la consommation ?

La période de confinement actuelle est intéressante, car elle va permettre d’observer, si, en temps de crise, les comportements vertueux en matière de consommation qui sont apparus ces dernières années vont perdurer. Quels réflexes les consommateurs vont-ils adopter ? La consommation en ligne va-t-elle exploser ? La déconsommation va-t-elle progresser ? Pour étudier le phénomène, je souhaite proposer quatre questionnaires (un par semaine), auprès d’un échantillon de 1 000 personnes. J’ai également lancé le premier questionnaire via les réseaux sociaux (Facebook, Instagram), mais on peut surtout  y répondre via ce lien  . Un second questionnaire est également disponible ici. 

Comment ont évolué d’ailleurs nos comportements de consommateur au cours des dernières décennies ?

Durant les Trente Glorieuses, les industriels ont proposé massivement de nouveaux équipements et de nouveaux produits. Les marques et la publicité ont commencé à façonner les habitudes des occidentaux. À partir des années 90, certains consommateurs prennent de la distance avec les marques et le marketing. Enfin, depuis 2017, on observe que le marché de la déconsommation s’est élargi au grand public. L’achat d’occasion est valorisé socialement, et pas uniquement à cause des contraintes budgétaires, mais parce que c’est mieux pour la planète.

Même constat pour le « fait maison », dans l’alimentation ou pour les produits d’hygiène. Paradoxalement, les industriels ont senti le changement de comportement des consommateurs et proposent des produits dans ce sens. Certes, la vente des produits transformés a baissé en volume, même chose pour la viande, ces dernières années, mais le marketing de la déconsommation a émergé dans le même temps. Les consommateurs ont multiplié les sources d’approvisionnement : AMAP, magasins de vrac, ou supermarchés collaboratifs. Tout cela ne signifie pas qu’ils consomment moins, mais qu’ils consomment différemment, tout en aspirant à consommer mieux.

Dans une situation de confinement, comment ces comportements peuvent-ils évoluer ?

Ces préoccupations liées à la déconsommation et à l’écologie ont émergé dans une société où tout n’allait pas trop mal. Notre société s’est construite sur un modèle de croissance infinie, d’abondance et d’accumulation de biens. La question est de savoir si les comportements de consommation responsable peuvent perdurer dans un contexte de crise. C’est pour cette raison que je propose d’étudier ce phénomène à travers des questionnaires pendant toute la durée du confinement.

En tant de crise, les occidentaux peuvent très bien se replier sur des produits « doudou », pour se réassurer. Les marques ont finement colonisés nos imaginaires. Les gens peuvent très bien se jeter à nouveau sur du nutella et oublier leurs efforts responsables, dans un contexte stressant. Par ailleurs, les magasins non essentiels ont fermé, mais les consommateurs peuvent se tourner vers le commerce en ligne et les plateformes de streaming et ainsi contribuer à la pollution numérique.

On a observé des consommateurs se ruer sur certains produits comme le papier toilette, les pâtes, alors que les magasins restent ouverts… Pourquoi ?

La moitié de l’humanité n’utilise pas de papier toilette. La peur d’en manquer qui a conduit les consommateurs occidentaux à dévaliser les rayons s’explique par la charge symbolique lié à ce produit. Il représente le confort et la modernité. C’est une sorte de produit-totem. Les occidentaux ressentent le besoin de stocker en tant de crise, mais c’est un mécanisme psychologique qui n’est pas universel. La réaction à une crise change en fonction de la culture.  Chez les peuples autochtones, qui ont gardé les habitudes de chasseur-cueilleur, en tant de crise comme quand tout va bien le réflexe n’est pas de stocker de la nourriture, mais plutôt de se contenter de peu pour faire durer les ressources disponibles. En prendre conscience permet de prendre du recul sur nos réactions individuelles et collectives. 

Ce qui pourrait vous intéresser

3 applications pour se mettre à la méditation Article -
Par Louise Pluyaud

3 applications pour se mettre à la méditation

Et si le smartphone nous apprenait à déconnecter ? Souvent considéré comme source de nervosité, il…

Solidarité
5 pistes pour une digital detox réussie Article -
Par Roxanne D'Arco

5 pistes pour une digital detox réussie

Burn-out, troubles du sommeil ou impossibilité de limiter l’impact du numérique sur votre vie personnelle ? A…

Solidarité
Article -
Par Alexandra LUTHEREAU

"Lutter contre les fake news est un combat permanent"

Pascal Froissart, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l’Université Paris…

Solidarité