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Caminando, l’école primaire qui s’inspire des peuples racines

En 2013, Muriel Fifils fondait l’école primaire laïque et mixte Caminando, dans le but de reconnecter les enfants à la nature. Aujourd’hui, l’école située au fin fond de la Drôme suscite les convoitises de nombreux parents, à tel point que certains déménagent pour y inscrire leurs enfants. La recette de ce succès ? « Faire en sorte que chaque journée passée à l’école soit aussi épanouissante que sensée pour l’élève. » Entretien avec Muriel Fifils, fondatrice de Caminando, une école primaire où les enfants font concrètement, et pas semblant.
Par Geoffrey Chapelle
sortie nature à l'école Caminando

« Nous avons tous un besoin très fort d’être en lien, d’être ancré sur un territoire, dans un groupe, un vivre-ensemble »

Pourquoi avoir créé Caminando ?

Parce que face aux défis écologiques que nous connaissons aujourd’hui, l’enseignement doit fondamentalement changer. La plupart des enfants sont aujourd’hui déconnectés de la nature, il est urgent d’agir. La virtualité a tendance à créer des enfants hors sol, qui communiquent davantage avec leurs pouces… Et, dans le même temps, ils sont aussi capables d’aller sur Internet pour chercher une information dont ils ont besoin. La transmission des connaissances n’est donc plus l’enjeu de l’école de demain, c’est autre chose.

Nous avons tous un besoin très fort d’être en lien, d’être ancré sur un territoire, dans un groupe, un vivre-ensemble. Les enfants en premier. Je me suis donc demandé ce que cela donnerait si l’on enseignait en conscience du vivant. Le projet Caminando est né ainsi, et prouve que l’on peut transmettre des connaissances en faisant autrement, en étant au plus proche de la nature, par exemple.

La nature fait donc partie intégrante de l’école ?

Oui, et les bottes et les cirets font partie intégrante du matériel des enfants (rires). Les enfants ont classe dehors à minima un jour par semaine, effectuent une sortie nature hebdomadaire, et ont des temps calmes en pleine nature après chaque repas. Des temps durant lesquels ils se posent seuls pendant 15 minutes, observent, contemplent, se reconnectent. Ce sont des temps indispensables, car lorsqu’on se reconnecte avec la nature, on se reconnecte à soi.

Le groupe-classe est un concept de vivre-ensemble

Votre école s’inspire des peuples racines, notamment des Kogis. Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce peuple ?

Les Kogis ont été une révélation pour moi, parce que je n’avais pas conscience que des peuples, pendant des siècles, n’avaient rien changé. Ils ont les mêmes habits, fonctionnent toujours au troc… Les enfants kogis apprennent en jouant, en nettoyant un animal, en allant chercher de l’eau ou en construisant des maisons. Notre modernité ne les intéresse pas. Eux se considèrent comme les gardiens de la planète, et, de par leurs connaissances, ils savent ce qui va nous arriver ou en ont une petite idée. Les Kogis ont une loi universelle qui est celle du vivant, avec des principes forts tels que la mémoire, les alliances (la coopération), le territoire, le don. C’est ce qu’on essaye de faire à Caminando, décliner ces principes du vivant en pédagogie. Autrement dit, faire de la pédagogie vivante.

Comment fonctionne Caminando concrètement ?

Actuellement, l’école compte 29 élèves pour 4 enseignants. Ce qui nous permet de suivre attentivement la progression de chaque enfant. Les élèves forment une classe unique multi-âge, dans laquelle plusieurs niveaux se mélangent (du CP au CM2). Le groupe-classe est un concept de vivre-ensemble, dans lequel les enfants coopèrent. Les anciens élèves accueillent les nouveaux, et leur transmettent les valeurs et les savoirs. C’est ce qu’on appelle la transmission par les pairs. Par exemple, un enfant qui maîtrise les accords du passé composé peut l’expliquer à un autre enfant en difficulté sur ce sujet. Il va le faire avec ses mots, avec sa stratégie, et cela donne des résultats géniaux. Les enfants sont acteurs de leur apprentissage.

Autre particularité de l’école, c’est qu’elle est autogérée par les enfants. Il n’y pas de femmes de ménage, pas de cuisiniers, ni d’ATSEM… Il n’y a personne d’autres que les enfants et les enseignants. Cela signifie qu’ils font tourner l’établissement. Ils s’occupent de l’intendance, gèrent les stocks de fourniture, par exemple. Il y a aussi des veilleurs nature qui supervisent le jardin et ses récoltes, d’autres s’occupent des relations extérieures en écrivant les mots à destination des parents d’élèves, d’autres, encore, sont consuls de la paix et sont en charge de gérer les conflits. En expérimentant tout cela, ils apprennent à réfléchir, lire, écrire, compter, organiser, penser… Ils apprennent en faisant véritablement les choses, et non en faisant des exercices sur un simple cahier.

Déceler les richesses et les potentiels chez chaque enfant

Quelles matières trouve-t-on dans l’emploi du temps d’un élève de Caminando et que l’on retrouve nulle part, ou rarement ailleurs ?

Nous avons le jardin qui est une matière à part entière et qui ne peut être ni remplacée, ni décalée. C’est un temps cyclique, celui de la terre, de l’existant, des animaux. Chaque lundi matin, les enfants font également le pain pour la semaine. Cela va de l’écriture des recettes à la confection du pain. Certains élaborent même de nouvelles recettes pour l’améliorer. Ils développent ainsi leur créativité.

Nous avons un conseil du vivre-ensemble une fois par semaine, dans lequel les enfants peuvent proposer des choses, régler des soucis collectifs, informer et même remercier. Ils établissent eux-mêmes les ordres du jour et pour les soumettre, et prendre la parole durant le conseil, il faut s’inscrire. Et si un enfant souhaite exposer un problème, il faut qu’il ait réfléchi à une solution au préalable. C’est assez protocolaire. Au sein de ces conseils, il y a un animateur de réunion, un secrétaire et un gardien du temps. Les enfants apprennent ainsi à gérer une réunion. Nous, adultes, restons en retrait et veillons à ce qu’un certain cadre ne soit dépassé.

Enfin, il y a des temps de gratitude durant lesquels les élèves remercient quelqu’un ou quelque chose. C’est un apprentissage du vivre-ensemble et cela permet de faire société. Cela peut paraître un peu ringard de dire ça, mais la politesse est une façon de reconnaître l’autre à côté de nous, de créer le monde qui nous entoure.

Les élèves sont-ils soumis à des évaluations ?

Les évaluations se font principalement à la croisée des regards des enseignants, car un enfant n’aura pas les mêmes aptitudes en lecture, en calcul, en responsabilité du compost ou en immersion dans la forêt. Cela nous permet de déceler les richesses et les potentiels chez chaque enfant.

Les évaluations se font sous la forme de « par rapport au mois dernier, je suis capable de et j’ai compris que ». Il n’y a pas de système de notation, nous mettons en valeur ce que l’élève sait faire et non ce qu’il ne parvient pas à faire.

Sortie nature à l'école Caminando

Ici, les enfants n’apprennent pas seulement à planter des carottes !

Les enfants qui terminent leur parcours de 5 ans au sein de votre établissement intègrent ensuite le collège. Comment vivent-ils cette transition ?

Ils poursuivent leur scolarité normalement, ils n’apprennent pas seulement à planter des carottes ici (rires) ! Même si on est une école hors contrat, on est inspectés tous les ans. Je suis en lien constant avec des collègues des écoles publiques, avec les proviseurs des collèges de secteur et j’effectue le suivi des enfants qui passent en 6e

Quand ils passent au collège, ils en comprennent les tenants et les aboutissants. Ils ont cette richesse intérieure. Après, bien sûr, certains enseignants ou proviseurs peuvent les trouver embêtants, parce que ce sont des enfants qui n’ont aucun souci à parler à un adulte, à l’interpeller, à lui demander « pourquoi ».

Justement, quel enfant devient-on après 5 années passées à Caminando ?

Un enfant qui a confiance en lui, qui est droit dans ses bottes, qui regarde droit dans les yeux, doué d’un esprit critique, capable de s’exprimer. Un enfant sensibilisé au soin de la planète, qui prend plaisir dans la nature, qui reconnaît l’autre et qui a de fortes valeurs d’entraide et de vivre-ensemble. Un enfant qui ne va pas avoir peur de l’inconnu, de ce qui est différent. Et un enfant qui n’aura pas peur de se tromper, car apprendre, c’est se tromper.

Des connaissances acquises dans le plaisir et dans la joie d’aller à l’école

C’est ce que recherchent les parents qui inscrivent leurs enfants à Caminando ?

Ils recherchent avant tout du sens dans les années que leurs enfants vont passer ici. Ils recherchent une école dans laquelle leurs enfants vont s’épanouir, mais aussi une école qui ne va hypothéquer la partie scolaire dite académique, à savoir la lecture, l’écriture et les mathématiques. Et tout cela est acquis dans le plaisir et dans la joie d’aller à l’école.

Pensez-vous que le concept Caminando puisse essaimer en France ?

C’est en tout cas ce qu’on s’efforce de faire et de démontrer qu’apprendre dans la nature, c’est possible. De donner envie de se lancer aussi ! La mise en œuvre du réseau « Tous Dehors France », auquel nous collaborons et qui souhaite aller vers l’action plaidoyer, va nous aider dans ce sens. Il y urgence à remettre les enfants dans la nature. On est très en retard par rapport aux autres pays, notamment ceux du Nord. En tout cas, le modèle Caminando est duplicable, on est bien partis d’une feuille blanche ici… Au départ, je voulais juste montrer que l’on peut apprendre en dehors des salles de classe, en ne coupant pas les enfants avec le vivant qu’ils incarnent et qu’on apprend mieux en se sentant utile, en responsabilité. Une sorte de laboratoire dans lequel on allait expérimenter de nouvelles façons d’apprendre. Cela dure maintenant depuis 8 ans, et ne je ne sais vraiment pas jusqu’où on va aller (rires).

Pour plus d’informations sur l’école primaire Caminando, rendez-vous sur www.ecolenaturesavoirs.com.

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