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Bertrand Piccard : la crise nous réveille

L’expérience du confinement aussi inconfortable soit-elle est peut-être une opportunité d’apprendre à dépasser ses peurs, à faire face à l’inconnu et à faire preuve de créativité, selon l’explorateur et médecin suisse, Bertrand Piccard. A travers sa fondation Solar Impulse, il milite également pour que l’innovation technologique soit mise au service de la transition écologique. Entretien.
Par Sandra Coutoux
Bertrand PIccard
picto_1 Crédit photo : ©AFP

MOUVEMENT UP : Vous êtes psychiatre et explorateur. Quels sont les conseils que vous pouvez partager pour nous aider à bien vivre cette période de confinement ?

Bertrand Piccard : Quand j’ai réalisé le tour de monde en ballon sans escale en 20 jours, nous étions deux dans cette aventure, dans 5 mètre carrés… Avec Solar Impulse, j’ai continué à vivre des expériences de confinement dans un espace réduit. Je m’y prépare grâce à l’autohypnose. Cela consiste à se visualiser dans les situations difficiles qui pourraient se présenter, tout en restant au contact avec la sensation de sa propre sécurité intérieure. En restant relié à cette « safe place », comme on l’appelle en autohypnose, il est plus facile de désamorcer l’anxiété. C’est une ressource importante à développer en soi pour mieux vivre une situation comme celle que nous traversons tous collectivement avec le Covid 19. Il ne s’agit pas de se dire que tout va bien et d’abuser d’une forme de pensée positive. Le cerveau et le cœur ne sont pas dupes. Il s’agit de trouver un espace de sérénité en soi, malgré le chaos ambiant.

La situation nous confronte aussi à l’incertitude et à la perte de repères…

L’incertitude peut être vécue comme un effondrement de notre cadre de référence et engendrer de la souffrance. Elle peut aussi être vécue comme un réveil bienvenu par rapport à notre routine habituelle. La routine rassure mais elle endort notre créativité et anesthésie notre conscience de vivre. La crise, elle, nous réveille, car elle nous pose cette question : que devrions-nous faire autrement ? Quelles sont les nouvelles opportunités à saisir ? Nous avons le choix de notre façon de réagir à une situation et d’y répondre avec notre créativité. On peut ruminer toute la journée ou au contraire trouver des activités qui nous aident à évoluer. On peut utiliser cette période d’immobilisme pour apprendre en ligne une nouvelle langue, et se former à de nouvelles compétences, pour sortir plus fort et mieux préparé face aux aléas du marché de l’emploi. Là encore, nous avons le choix. Mais cela nécessite une certaine volonté de nous prendre en main.

Faut-il rester centré sur la date de sortie de confinement pour garder le moral ?

Surtout pas. Le temps passe plus lentement lorsqu’on se projette dans le futur, dans la fin de l’expérience. L’enjeu ici est de vivre au présent et de se sentir pleinement vivant, dans son corps et son esprit, à chaque instant. Ce qui compte ce n’est pas le but, mais le chemin. Vivre pleinement l’instant tout au long de la journée efface la notion de durée.

Votre fondation Solar Impulse a pour ambition d’identifier 1 000 solutions innovantes pour faire face aux défis environnementaux. Il y a urgence ?

Oui. Notre objectif est de démontrer que des technologies innovantes peuvent à la fois être financièrement rentables, créer des emploi, protéger l’environnement et répondre aux enjeux du changement climatique. Certains militants écologistes pensent qu’il faut renoncer à la croissance, les défenseurs d’une économie libérale, dénués de conscience verte, pensent qu’ils pourront recommencer comme avant. Je crois en une troisième voie, beaucoup plus prometteuse : je défends l’idée d’une croissance qualitative consistant à développer l’économie en remplaçant tous ce qui pollue par des infrastructures modernes et efficientes qui protègent l’environnement.

Quelles sont les mesures prioritaires à mettre en œuvre après la sortie de crise selon vous ?

Surtout ne pas revenir à la situation précédant la crise. Il faut une rénovation énergétique des habitations, avec isolation et changement des systèmes de chauffage et d’éclairage. Il faut moderniser les processus industriels pour limiter l’empreinte carbone, développer la production d’énergies renouvelables, comme le solaire, l’éolienne, la géothermique, la biomasse, la transformation des déchets en énergie ou en nouveaux produits, obtenir une économie circulaire plutôt que linéaire où tant de ressources sont gaspillées. Cette voie permettrait de créer des millions d’emplois. Il est temps de construire une société plus efficiente, de réduire les inégalités, de relocaliser la production plus près de chez nous, ou encore de repenser l’autonomie alimentaire. Nous devons montrer aux lobbies qu’ils feront davantage de profit en se diversifiant dans cette transition écologique qu’en courant après un profit à court terme. Les leaders européens ont un rôle à jouer pour faire de cette crise une opportunité. De nombreux défis nous attendent, il est nécessaire de s’y préparer. Les nouvelles technologies peuvent nous aider à faire preuve de créativité et de sobriété pour résoudre ces problèmes complexes.

 

Pour aller plus loin :

« Changer d’Altitude, quelques solutions pour mieux vivre sa vie » (Stock) de Bertrand Piccard.

Fondation Solar Impulse

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