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Arthur Keller : On a tous un rôle à jouer dans le changement

Arthur Keller est expert des risques systémiques, des vulnérabilités des sociétés industrielles et des stratégies de résilience collective. Il partage avec nous son analyse des conséquences de la crise sanitaire planétaire qui immobilise actuellement la moitié de l'humanité.
Par Sandra Coutoux
acteurs du changement
picto_1 Crédit : Louis Hansel - Unsplash

 

MOUVEMENT UP : Que vient révéler la crise sanitaire que nous traversons sur l’état de nos systèmes économiques et sociaux ?

Arthur Keller : Elle révèle le caractère vital des services publics… et leur état de détérioration avancée, à l’instar de tout ce qui relève de l’État-providence. Elle révèle la fragilité de ce modèle de société et la négligence des dirigeants – celle des gouvernants successifs depuis les Trente « Glorieuses », pas juste celle des actuels, qui n’ont fait qu’accélérer dans la même direction vers une société de la cupidité et du chacun-pour-soi. La crise sanitaire révèle une société sourde aux appels à l’aide et vulnérable à de grosses perturbations ; c’est dû à la fixation sur la profitabilité de tout, aux excès de la finance au mépris de l’économie réelle, à l’absence de culture du risque et à l’idéologie néolibérale selon laquelle la société entière doit être au service de l’économie et non l’inverse. On est dans une situation grave parce qu’il ne pouvait pas en être autrement : ça fait partie du dogme dominant de n’accorder une attention aux alertes que quand on est déjà jusqu’au cou dans la catastrophe.

Est-ce un choc de plus ou une rupture ?

L’avenir seul le dira. La crise sanitaire n’est que le début d’une déroute systémique : on va devoir gérer ses conséquences puis les conséquences des conséquences, et ainsi de suite. Ça va impacter durement le système bancaire, l’édifice socio-économique, les rapports de forces géopolitiques, la mondialisation… avec des risques forts de dérives autoritaires, de violences, de tragédies. Les difficultés que rencontrent actuellement les industries extractives, pétrole en tête, me laissent penser qu’il n’y aura nulle « reprise » en dépit des politiques que l’establishment imposera. La pire des erreurs risque d’être commise : au lieu de saisir l’inéluctabilité d’une décroissance des flux d’énergie et de matières et de s’organiser pour gérer au mieux cette descente, tout sera sans doute entrepris pour tenter de maintenir ces flux. Cela entraînera des effondrements pour cause d’impréparation. Une rupture est donc possible… mais n’étant pas devin j’ignore si le dévissage est inéluctable à court terme ou s’il ne s’agira pour l’instant que d’un gros choc : cela va dépendre des choix qui seront faits. Peut-être saura-t-on saisir l’occasion d’un sursaut salutaire ?

Comment la résilience économique pourra-t-elle avoir lieu ?

Il n’y aura pas de résilience économique véritable sans une reterritorialisation, dès que possible, des activités de production de matières premières, de biens et de services. Nulle résilience possible sans une réorganisation des bassins de vie pour qu’ils ne soient plus dépendants d’industries lointaines et de systèmes de transport nécessitant une abondance continue de pétrole abordable. Pour cela, il est impératif d’organiser des économies locales (producteurs, revendeurs et consommateurs en interaction directe), avec éventuellement des monnaies alternatives. Pour une Nation, la résilience économique implique de réguler strictement les activités spéculatives, de protéger des logiques de marché les services publics et les ressources vitales, de sanctionner l’évasion et l’optimisation fiscales, de consolider les filets de protection sociale. À part ça, je suis d’avis que la mise en place d’un revenu universel et d’un partage du temps de travail, tout en menant une lutte sans merci contre la corruption, conduirait aussi à une bien meilleure résilience économique.

Quand on parle de résilience sur un plan systémique, de quoi parle-t-on ?

Le terme de résilience est torturé, il en existe plusieurs significations qui se télescopent. Ici, il s’agit de résilience de systèmes composés d’hommes et de femmes en interaction avec des écosystèmes et les ressources qu’on y trouve… et il s’agit d’une résilience elle-même systémique, c’est-à-dire la capacité à rester fonctionnel lorsqu’on encaisse un choc qui a des répercussions disruptives sur l’ensemble du système : approvisionnements clés, ressources et infrastructures essentielles, stabilité socio-économique, sécurité des habitants, etc. Parmi les fondamentaux de ce type de résilience, on peut citer la surcapacité productive, les stocks stratégiques, la culture du risque et la préparation collective, la solidarité entre parties prenantes, la redondance des systèmes critiques, la mise en place d’une sobriété négociée collectivement, la gestion partagée des communs, l’implication citoyenne. Organiser des systèmes durablement résilients est possible si c’est entrepris à l’échelle territoriale.

Certains parlementaires militent pour un plan de relance qui intègrent les enjeux écologiques pour une société plus résiliente et solidaire. Les sociétés occidentales sont-elles enfin prêtes pour un changement en profondeur ?

De plus en plus de personnes se disent prêtes, et on peut s’en réjouir. Pour autant, ne pas croire que les sociétés sont mûres ! Le monde n’évolue ni dans un sens, ni dans un autre : les prises de conscience restent chétives et les réactions sont très disparates. Les lignes de fracture sont de plus en plus marquées, ce qui promet des conflits. Il ne faut pas s’imaginer que ceux qui ont été dans l’erreur le reconnaîtront, que ceux qui ont vu juste seront reconnus : le monde n’est ni logique, ni juste, et il est même à craindre que les visionnaires qui ont œuvré pour le bien collectif soient stigmatisés – ce ne serait pas inédit. Je ne pense donc pas qu’une mutation lucide, nuancée, digne, responsable et humble soit sur le point de se réaliser ; et si un changement profond se produit, je crains que les conditions ne soient pas (encore) réunies pour qu’il concoure à l’intérêt général. C’est pourquoi je travaille sur des stratégies pour faire évoluer les référentiels culturels et les codes sociaux, afin de stimuler des sursauts constructifs. Mais le chantier est vaste et le timing serré. L’heure est donc à la mobilisation de tous ceux – encore minoritaires – qui ont compris la nature du défi à relever.

Comment accompagner les changements qui s’annoncent ?

Si l’on veut que des changements surviennent qui mènent la société à plus de résilience et de sens, moins d’inégalités et de violences, à nous de les déclencher ! Ça signifie s’impliquer sans attendre pour préparer une mobilisation de terrain dès la levée du confinement : il sera primordial de montrer l’exemple en lançant un grand mouvement de solidarité en actes vis-à-vis des « vulnérables » de ce système dont l’activité est essentielle à notre résilience : petits producteurs agricoles, artisans, petits commerçants, travailleurs des services publics essentiels… On a tous un rôle à jouer dans le changement. Théoricien, praticien, innovateur, expert, communicant, diffuseur, mécène, etc. : à chacun de trouver sa vocation.

Enfin, nous devons nous préparer à entrer en Résistance, à la fois contre les imaginaires haineux et contre le système dominant qui va tout faire pour se maintenir : par exemple, quand on va nous expliquer qu’il faut renflouer les banques avec l’argent des contribuables, il faudra refuser cela fermement, ne pas sortir un sou pour maintenir à flot un système qui continue de s’enrichir de façon obscène au détriment de l’intérêt général (les groupes du CAC 40 viennent de verser à leurs actionnaires 60 milliards d’euros de dividendes). C’est à nous de jouer !

 

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