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À la maison des femmes de Saint-Denis, soignons fortes

Depuis 2016, la Maison des femmes de Saint-Denis accueille et accompagne des milliers de femmes, proposant une approche transversale et inédite du soin.
Par Pauline Ferrari
La maison des femmes de Saint-Denis

C’est une maison qui dénote dans le paysage : des murs colorés, un potager et des immenses baies vitrées qui reflètent les tours grises de l’hôpital Delafontaine.

La Maison des femmes de Saint- Denis s’érige comme un espace à part. Sous le haut plafond de la salle d’attente, des femmes : des jeunes, des plus âgées, de tout milieu social. Infirmières, sages femmes, médecins, gynécologues ou psychologues s’affairent. Ce lieu, inédit en Île-de-France, est né de la volonté de Ghada Hatem, gynécologue et médecin-cheffe. « Je trouvais que c’était des thématiques proches, qui avaient en commun de mettre à mal la vie des femmes, que ce soit des violences conjugales, de l’excision, un discours culpabilisant autour de l’avortement… Tous ces moments-là dans la vie d’une femme sont très compliqués », explique Ghada Hatem, qui a longtemps travaillé à l’hôpital de Saint-Denis. D’où l’idée de créer un lieu regroupant toutes les professions, de sages-femmes à médecins, en passant par des psychologues ou des gynécologues.

Ouverte en juillet 2016, la Maison des femmes de Saint-Denis n’a cessé de gagner en visibilité… et en fréquentation. En 2019, près de 4 600 femmes ont pu y être accueillies et aidées, et 13 309 consultations ont été effectuées au sein de la structure. Des chiffres qui donnent le vertige, surtout quand on sait que l’activité de la Maison des femmes a augmenté de 46 % entre 2018 et 2019.

L’établissement compte plusieurs unités de soin : un planning familial, un parcours pour les femmes victimes d’excision et une unité pour les violences conjugales et sexuelles. « Ce qui est compliqué pour les femmes, c’est de faire tout le parcours : se trouver un psychologue, un médecin, s’occuper des enfants, rassembler ses papiers, des preuves, se préparer, trouver un avocat pour éventuellement porter plainte… », explique Ghada Hatem. Une approche transversale qui comprend des permanences administratives et juridiques. Tous les mercredis, des policiers viennent à la Maison des femmes pour recueillir directement leurs plaintes : « Les femmes se sentent en confiance, et tout ce qu’on leur propose, c’est ok. Et voir un policier ici, c’est ok » ajoute-t-elle.

Réparer l’intime

La Maison des femmes, à travers ses différents parcours de soin, propose des groupes de parole. Marie Moquet, psychologue clinicienne et psychothérapeute, accompagne le groupe pour les femmes victimes d’inceste : « L’inceste, de tous les traumatismes, est celui qu’on peine le plus à se représenter. » Le groupe est fixe, dans lequel dix femmes se retrouvent. « Ça permet un climat de confiance, et que les femmes apprennent à se connaître et puissent se livrer plus en profondeur », explique-t-elle. Pendant trois heures, les femmes abordent leur vécu autour de thèmes établis, et travaillent à l’aide d’exercices corporels. « On va pouvoir travailler des choses, là où la parole n’aurait pas permis d’accéder à ces nœuds-là. Rien que le fait de s’autoriser à respirer pleinement, ça peut libérer et générer des émotions très fortes », ajoute la psychologue.

Au-delà de l’aspect médical, la Maison des femmes propose des ateliers dans ses parcours de soin : art-thérapie, danse, karaté, potager… « La violence isole. Ces ateliers, c’est déjà la lutte contre l’isolement. On s’est aperçues que faire travailler son corps, c’est thérapeutique. Ça vient comme des briques de soin supplémentaires, à manipuler avec précaution, explique Ghada Hatem. On s’aperçoit qu’il y a des femmes qui progressent plus en atelier que chez le psychologue, parce que c’est difficile pour elles de parler. Et aussi, il y a quelque chose de très rassurant à se dire qu’on n’est pas seule à subir tout ça, que ce n’est pas de notre faute », rappelle la gynécologue. Clémentine du Pontavice, illustratrice, autrice et créatrice de bijoux, anime avec la photographe Louise Oligny un atelier intitulé « Réparer l’intime ».

« En arrivant, elles créent un bijou pour elles. Ensuite, Louise les maquille et les prend en photo avec le bijou. Puis elles se dessinent à partir de cette photo », raconte Clémentine du Pontavice. À travers ces ateliers, l’objectif est de retrouver confiance en soi par la création. C’est aussi une parenthèse de relâchement dans un quotidien parfois tumultueux. « On prend le temps. Si elles n’ont pas envie, elles ne font pas. Je veux que ce soit elles qui décident. On a tellement décidé pour elles, c’est important de les accompagner vers cette autonomie », insiste la créatrice. Avec ces photos, les femmes se redécouvrent, et peuvent voir leur évolution au fil de l’année. « C’est hallucinant, certaines se métamorphosent. C’est un bonheur de les voir s’ouvrir », se réjouit Clémentine du Pontavice.

« Regardons tout ce que nous avons acquis, et continuons »

La Maison des femmes est devenue une structure incontournable. Sarah, la trentaine, a été suivie pour ses trois grossesses au sein de la structure. « Ici, ma gynécologue fait aussi psychologue, je peux lui parler de tout, lui demander des conseils », glisse-t-elle, la main sur son ventre rond. Les yeux rieurs, maquillés de rose, elle explique avoir trouvé beaucoup d’empathie et d’écoute. « C’est rare chez les docteurs. J’hésitais pour ma troisième grossesse, j’avais peur des risques, mais c’était mon rêve d’avoir trois enfants. On m’a convaincue d’attendre un peu… Et là, je suis censée accoucher dans une semaine ! », s’exclame t-elle, en riant. Pendant le confinement, la
Maison des femmes est restée ouverte, et Ghada Hatim s’est battue pour permettre des avortements à la maison qui ne mettent pas en danger la vie des femmes. « L’IVG est un marqueur très intéressant. Là, ce qu’on est en train de gratter, ce sont les IVG un peu plus tardives. » La gynécologue est montée au créneau pour maintenir l’accès au droit à l’avortement, même en contexte de crise sanitaire. Selon elle, « on a besoin de progresser sur des choses très concrètes qui vont améliorer la prise en charge, et, en même temps, sur la violence dans la société, parce que ça va de pair. Il faut qu’on avance en rang serré. Regardons tout ce que nous avons acquis, et continuons ».

Avec une augmentation constante des demandes de soin, la Maison des femmes est en train de s’agrandir : d’abord avec une extension de ses locaux, mais aussi en accompagnant d’autres structures qui voudraient faire la même chose. « Toujours dans un hôpital et avec un planning familial, sinon ce n’est pas notre modèle », rappelle Ghada Hatim. Pour Sarah, la Maison des femmes de Saint-Denis a un rôle essentiel : « J’ai tenu à accoucher ici, et on m’a dit : T’es sûre ? À Saint Denis ? Mais je me sens bien entourée ici. Ce sont des gens compétents, qui ont du cœur aussi. »

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